Télécharger l'affiche (PDF: 1,8 Mo)

Télécharger la plaquette
(PDF: 1,66 Mo)
 

 
Sommaire
Jeunes
Adultes
Souvenirs de guerre
Engagement
franco-allemand
Souvenirs divers
 
Chronique d’une amitié franco-allemande par Gilles BUSCOT
 

En 1952, dans une petite paillote bondée située à proximité du Lac Majeur, un serveur italien eut la bonne idée de placer à la même table deux jeunes couples de nationalités différentes. Il était sans doute loin d’imaginer que son initiative allait marquer durablement la destinée de plusieurs familles françaises et allemandes…
L’un de ces couples était celui de mes parents…Français, jeunes mariés, ils effectuaient leur voyage de noces en Italie. Mon père, alors jeune cadre chez Simca, ne parlait guère l’allemand, à l’époque. Mais il maîtrisait bien l’anglais et l’italien, et en entendant l’accent un peu « exotique » du jeune homme assis en face de lui, il engagea la conversation dans la langue de Shakespeare. L’homme répondit également en anglais, expliquant que sa femme et lui étaient allemands… Situation qui semblerait bien banale aujourd’hui ! Mais dans les années cinquante, il n’était pas évident qu’un couple français et un couple allemand déjeunent de bon cœur en tête à tête. Or ces quatre jeunes gens- Roland, Françoise, Wolfgang et Suzanne- faisaient précisément partie d’une génération d’Européens bien décidée à en finir avec les guerres et les vieux antagonismes. La sympathie fut si vive que les deux ménages passèrent le reste de leurs vacances ensemble. Puis, quand vint l’heure des adieux, on promit de se revoir, et aussi de se confier réciproquement les enfants, lorsque ceux-ci seraient nés et auraient quelque peu grandi1.
Les années passèrent et l’on tint parole. Ce fut mon frère aîné, Pierre, qui ouvrit le bal en partant pour Cologne, alors qu’il n’était âgé que de sept ans ! Quand mes parents vinrent le rechercher au bout de trois semaines, ils eurent la grande surprise de le voir jouer dans la rue avec une pléiade de petits enfants blonds et n’avoir visiblement aucune difficulté à converser avec eux ! L’événement fut même relaté, à l’époque, dans un petit entrefilet des Kölnische Nachrichten2 , qui saluait ce bel exemple d’amitié franco-allemande. Puis vint le tour des enfants de Wolfgang et Suzanne : Thomas, puis Petra, qui avaient approximativement le même âge que mes deux frères aînés. Ils passèrent dès lors eux aussi une partie de leurs vacances d’été en France. Les membres de la famille Kreuser furent ainsi souvent les hôtes de notre maison de famille, en Bretagne. Le confort y était encore précaire, et pour procéder à leur toilette, les invités se voyaient conviés à faire leurs ablutions au tuyau d’arrosage, au milieu des allées du jardin, entre les hortensias et les fusains ! Mon grand-père, en bon patriarche, maniait lui même le tuyau ; et fut quelque peu surpris, la première fois, de voir les parents, Wolfgang et Suzanne, se dévêtir complètement pour se savonner…Mais il comprit vite que ce rapport moins pudique qu’entretiennent les Allemands avec leur corps fait partie de ces délicieux petits décalages culturels qui confèrent tout son charme au dialogue entre les peuples.
Une dynamique était lancée… Mon père se mit à apprendre l’allemand avec une méthode Assimil et à suivre des cours du soir à l’antenne du Goethe Institut qui venait de s’implanter dans notre ville natale, Arras. C’était l’époque bénie où l’on ne fermait pas encore les Goethe Institute en France, et les Instituts Français en Allemagne pour des raisons budgétaires ! L’amitié affichée du Général de Gaulle et du Chancelier Adenauer avait au contraire entraîné dans son sillage une multitude de jumelages qui vinrent élargir le cercle de nos amitiés germaniques.
On fit ainsi connaissance d’une deuxième famille allemande, originaire de Menden, dans le Sauerland. Une photographie, prise sur le quai de la gare d’Arras, témoigne de la rencontre3. On y voit mon frère aîné, Pierre, et son nouvel ami Rainer, se tenant par l’épaule avec un autre camarade, sous le regard attendri de Monsieur Rohmer prenant appui sur sa canne. Plus âgé que mes parents ou que Wolfgang et Suzanne, Monsieur Rohmer –nous ne l’appelions pas encore Artur – avait perdu une jambe durant la seconde guerre mondiale, sur le front russe de Leningrad, et sa femme, Alice, d’origine polonaise, avait fui les camps russes au cours d’une nuit mémorable avec un bébé dans les bras4. Au sortir de la guerre, le foyer réuni, qui avait perdu tous ses biens et ne souhaitait rien d’autre qu’ « un toit pour s’abriter et un matelas pour dormir », s’était lui aussi juré d’œuvrer à un monde meilleur, et à la réconciliation franco-allemande. Artur, en bon instituteur doué du sens de la narration, devait plus tard nous régaler de ses récits sur l’ambiance du Berlin des années 30, où fleurissaient les cabarets et les clubs de jazz… Ce rêveur épris de poésie et de musique allait un jour éveiller mon goût du jazz, me faisant découvrir Oscar Peterson et Louis Amstrong. Ce fut avec lui que, vers l’âge de onze ans, j’allai acheter mes premiers disques 45 tours dans une boutique d’Iserlohn, située à proximité de Menden ; et je revois toujours son image en écoutant les vieux standards des Comedian Harmonists.
Ainsi, une solide tradition s’ancra dans notre famille : celle d’un séjour d’au moins deux semaines, chaque été, dans une famille allemande. En retour, nous recevions souvent nos petits camarades allemands : Thomas et Petra, bien sûr, car notre amitié avec la famille Kreuser demeurait forte et belle ; mais aussi Rainer Rohmer, qui devint vite « notre grand frère blond » à tous. Je le revois nous apportant des plaques de chocolat blanc, qu’on ne trouvait alors quasiment qu’en Allemagne, ou bien, en hiver, nous offrant ces petits calendriers de Noël avec leurs fenêtres qui s’ouvraient sur des figurines en chocolat au lait. Rainer eut malheureusement parfois à affronter des actes de racisme sur la plage du Croisic de la part d’enfants français qui le traitaient de « boche » et lui faisaient manger du sable ! Le récit de ces actes ne devait pas peu contribuer, par la suite, à développer chez moi un durable sentiment d’allergie envers toutes les formes de racisme et de clichés culturels -et Dieu sait s’ils sont parfois nombreux quand il s’agit de l’Allemagne.
Je garde de mes premiers séjours en Allemagne, vers l’âge de sept ans, des images et des impressions fortes :les phares blancs des voitures, qui contrastaient avec les phares jaunes français; cette odeur un peu fumée que prend parfois l’air qu’on respire dans certaines contrées de la Ruhr ; les façades crépies des maisons bi-familles, qui étaient loin d’être encore toutes repeintes à l’époque; les beaux jardins ornés de roses et de sapins bleus, séparés par de simples croisillons en bois ou bordés de haies de charmilles ; les distributeurs à cigarettes à l’angle des rues ; les petits kiosques à journaux où l’on peut encore faire ses achats après la fermeture des magasins ; les tramways et les vélos omniprésents, ceux avec lesquels il suffit de rétro-pédaler pour freiner ; le goût des petites réglisses en forme de chat ; les lumières aux fenêtres, le soir, beaucoup moins obstruées qu’en France par des voilages…Même l’odeur des salles de bains n’est pas la même en France et en Allemagne !
Et puis il y avait les différences culinaires. La viande en sauce et les boulettes (Knödel) que l’on retrouve dans toute l’Europe centrale ; le repas du soir (Abendbrot), constitué de pain et de charcuterie, que l’on accompagnait de tisane servie dans des verres gainés d’osier, en regardant les informations du soir, dont le générique devait rester inchangé durant plusieurs décennies ; les gros gâteaux des dimanches, moins sucrés qu’en France, et beaucoup plus légers qu’on ne le dit…
Pourtant, je dois à la vérité de dire que mon premier séjour seul outre-Rhin ne fut pas des plus roses. Je fus confié à des amis de Wolfgang et Suzanne, car ceux-ci venaient de s’expatrier pour quelques années en Egypte. Cette famille de Dortmund, les Coenders, me reçut certes très gentiment. Albert Coenders occupait un poste de direction dans les charbonnages de la Ruhr. C’était un grand colosse d’une infinie douceur. Je le revois s’oxygénant dans son jardin au sortir du travail. Il avait deux filles et un fils de mon âge, Martin , avec lequel je m’entendais bien (lui aussi vint plusieurs fois nous rendre visite). Mais à sept ans, je devais découvrir pour la première fois la signification des mots « cafard » et « nostalgie », surtout aux heures de la tombée du jour. Au cours des années suivantes je séjournai plutôt chez Artur et Alice qui m’entourèrent d’une délicieuse affection et devinrent un peu mes grands-parents allemands. Mais vers l’âge de quinze ans, je décidai de moi-même de retourner aussi chez la famille Coenders, et cette fois, j’y passai des séjours excellents qui contribuèrent à améliorer mon allemand.
Car il me faut reconnaître que durant les premières années, je parlais encore peu l’allemand. Mais lorsque l’on me félicite aujourd’hui sur mon accent allemand, je sais que c’est à ces immersions de la petite enfance que je le dois.


Les années ont passé. La complicité avec Rainer est devenue de plus en plus forte. Pierre, François et moi avons d’innombrables souvenirs en commun avec lui, en France comme en Allemagne, depuis les sorties sur une vieille triplette, les soirées musicales, jusqu’aux discussions les plus intimes… Avec les années, Rainer devint très attaché à la France, s’accompagnant à la guitare pour chanter Brel et Brassens. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est en Allemagne que j’ai découvert certaines chansons de Brassens et de Léo Ferré. Parallèlement mon frère François connut son grand amour d’adolescent avec Petra Kreuser. Je le revois partir fiévreusement en moto ou en train, vers l’âge de seize ans, pour de longs séjours à Cologne, et même en Tanzanie, où il accompagna ses parents, auxquels il doit sans doute en partie sa vocation d’universitaire. Nous avons aussi des souvenirs épiques de voyages en train entre la France et l’Allemagne, datant de cette époque où la SNCF et la Deutsche Bahn avaient tant de mal à échanger leurs informations : immanquablement, nous nous retrouvions dans le mauvais wagon, celui qui avait été séparé du train à Cologne pour être acheminé …vers Varsovie! Et puis à mon tour je découvris la famille Kreuser, que j’avais peu vue durant ses années d’exil en Egypte et en Tanzanie, le couple fascinant de Wolfgang et Suzanne qui avaient orné leur maison des vestiges rapportés de leurs lointains voyages, et les riches personnalités de Thomas, Petra et Sabine .L’adolescent studieux que j’étais découvrit aussi avec ravissement Cologne, sa bière si légère (la Kölsch) et la culture des Kneipen, les cafés étudiants allemands...
Aujourd’hui, nous sommes tous plus ou moins parrains « franco-allemands » de nos enfants respectifs5 : Mais les conséquences de l’amitié initiale entre Roland, Françoise, Wolfgang et Suzanne ne s’arrêtent pas là : Rainer a souvent affirmé qu’il ne saurait s’entendre qu’avec une française, et, de fait, son épouse est originaire du Lubéron, et leurs trois filles sont parfaitement bilingues ;François et son épouse, partis en 1988 à Tübingen pour un stage post-doctoral, se sont définitivement fixés en Allemagne et vivent actuellement à Iéna avec leurs trois enfants – eux aussi bilingues ; enfin mon épouse et moi-même avons vécu dix années à Fribourg en Brisgau, à l’issue desquelles j’ai été nommé maître de conférences au Département d’Etudes Allemandes de l’Université Marc Bloch de Strasbourg. Cette décennie passée en Forêt Noire et les amitiés profondes que nous avons liées là-bas mériteraient à elles seules un autre récit. Je me contenterai de dire ici que Strasbourg, par sa situation frontalière, nous permet aujourd’hui de combiner au mieux les cultures germanique et française, dont nous sommes si profondément épris. Nés à Fribourg, mes deux fils aînés fréquentent, de même que leur petite sœur, les établissements internationaux de la capitale alsacienne, et ce n’est pas sans émotion que je constate au quotidien leurs progrès dans la langue de Goethe et d’ETA Hoffmann. Ajoutons encore que parmi les autres foyers des familles que j’ai évoquées, nombreux sont les enfants qui parlent couramment les deux langues et fréquentent des sections européennes. Ainsi, tout récemment encore, l’une des petites filles de Wolfgang et Suzanne, Philine, a choisi de séjourner un trimestre chez nous pour suivre des cours de 1ère dans un lycée strasbourgeois.
Le temps passe vite et semble s’accélérer, comme les images des vieux films super-huit… Wolfgang Kreuser, Artur Rohmer et Albert Coenders ne sont déjà plus des nôtres… Mais leurs épouses, mes parents, la deuxième et la troisième génération de nos familles respectives demeurent le témoignage vivant de ces amitiés franco-allemandes, semées dans les années cinquante et soixante, et qui portent tant de fruits aujourd’hui

Au nom de toutes les êtres chers que je viens d’évoquer, je voudrais remercier ce serveur inconnu, qui, dans les années cinquante, eut la bonne idée de placer à la même table deux jeunes couples, l’un français, l’autre allemand, et de susciter une belle et longue histoire d’amitiés plurielles...


1 Wolfgang et Suzanne étaient déjà parents d’un petit garçon, Thomas, qui était resté chez sa grand mère durant le séjour de ses parents en Italie.
2 Annexe 1
3 Annexe 2
4 Renate, la sœur aînée de Rainer.
5 Petra est la marraine de Félix, fils aîné de François. François est lui même parrain de Lukas, second fils de Petra. Rainer est le parrain de Marie, la fille aînée de Pierre, ainsi que de Camille, le troisième enfant de François. Nadine, l’épouse de Pierre (ma belle sœur), est marraine de la seconde fille de Rainer, Clara. Je suis le parrain de la seconde fille de Sabine, Alena. Le mari de Sabine, Ludger, est parrain de ma fille Lucie.