Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Dany-Robert Dufour, professeur à l’Université de Paris 8

 

Sommaire

Les récits de citoyennetés en Europe

1 Introduction : parole, lien social, récits, citoyenneté, frontières...

Aristote l’avait déjà repéré au début de La Politique, notre état « d’animal politique » est lié à notre état « d’animal parlant ». C'est par la parole que nous sommes reliés les uns aux autres. Autrement dit, c'est d’abord la parole qui fait lien social entre les individus. C'est ce point, capital, que je vais essayer de développer dans mon approche de la question de la citoyenneté.

Mais qu’est-ce que la parole ? C’est un phénomène complexe qui réfère à notre capacité de produire des propositions et de nous les adresser les uns aux autres. Or ces propositions ne sont jamais pas nues, elles sont modifiées par la relation que le sujet énonciateur entretient avec sa propre assertion. On peut dire, par exemple et ce n’est pas exhaustif, que la parole peut être constative ou indicative (elle constate un état du monde), prescriptive ou jussive (elle incite à faire ou à dire), argumentative (elle prétend démontrer), optative (elle indique un souhait).

C’est un régime particulier de parole qui m’intéressera ici, dans cette approche de la citoyenneté partant de la réalité sémiotique de l’homme pour arriver au politique : celui qui renvoie au narratif, c’est-à-dire à notre capacité de fabriquer des récits et de raconter des histoires. Pourquoi ? Parce que cela permet d’avancer une proposition importante sur la citoyenneté. On peut, en effet, dire que lorsqu’un groupe d'hommes partage un même stock de récits, ils forment ce qu’on appelle une communauté. Une communauté, c’est donc un groupe de personnes ayant mis en commun des mythes de fondation, des légendes historiques, des chroniques dynastiques, des contes, des rites, des coutumes... Si l’on parle de « citoyenneté » pour ces communautés, c’est parce que les premières communautés qui ont eu une pleine conscience réflexive de leur existence ont été constituées par ceux qui, en Grèce, habitaient la Cité. Le citoyen (grec) est donc celui qui habitait la Cité. Mais aujourd’hui, la citoyenneté ne se limite évidemment plus à l’appartenance à la Cité et aux récits qui la célèbrent. Il existe d’autres appartenances qui déterminent autant de citoyennetés possibles.

Je vais donc essayer, dans ce texte, de rendre compte des différents récits actuellement fondateurs de citoyenneté en Europe. Mais je dois auparavant montrer comment cette notion de récit de citoyenneté permet d’utiliser la notion de frontière. Ces deux notions de frontière et de récit sont en effet articulées. Comment ? Assez simplement : la frontière, c’est la limite territoriale de l’extension d'un récit. Voilà donc la proposition que je soutiendrais ici : la frontière, c’est ce, à l’intérieur de quoi, tel récit vaut. Je puis m’en réclamer et appartenir ainsi à la communauté de ceux qui habitent ce territoire en partageant ce récit, c’est-à-dire en l’actualisant et en en donnant de nouvelles versions. Dans ce territoire, se trouvent des lieux, des instances, des institutions d’administration et de gestion de ce récit. À l’extérieur de la frontière, ce récit ne vaut plus ; on trouve d’autres institutions administrant d’autres récits. Et, entre les deux territoires, se dresse la frontière.

Un exemple pour illustrer ce rapport entre frontière et récit, celui de la catholicité : l’Église Romaine occupe un territoire où est diffusé le grand récit catholique et où sont assemblés des individus qui (se) reconnaissent (dans) ce grand récit consigné dans les saintes Écritures (c'est-à-dire la Bible avec la distinction tardive, au 3ème siècle, du Nouveau Testament et de l’Ancien Testament). Ce territoire est constitué de diocèses. Le diocèse est un département du territoire total qui contient une portion du « peuple de Dieu » confiée à un évêque. À noter que le terme (adopté dès le 5ème-6ème siècle) est emprunté à l’organisation civile d’un grand ensemble politico-territorial, l’Empire romain. Le diocèse possède une organisation et des institutions déterminées par le droit canonique en vue de l’administration du grand récit biblique à l’endroit des fidèles : siège épiscopal et office de l’évêque diocésain, presbyterium, diacres, synode diocésain, conseil pastoral, conseil presbytéral, conseil économique, services de la curie diocésaine, séminaire, patrimoine, etc. Le diocèse est divisé en paroisses, qui sont les communautés de base de l’Église diocèsienne. Les paroisses sont regroupées en circonscriptions, lieux de coordination de l’activité pastorale locale (doyennés ou vicariats forains, archiprêtrés ou archi-diaconés). La création, la modification, la suppression d’un diocèse relèvent de l’autorité romaine. L’ensemble des diocèses réels (plus certains diocèses « virtuels », comme par exemple celui actuellement attribué à Mgr Gaillot, évêque dit de « Partenia ») constituent le territoire total actuel de l'Église Catholique Romaine. Au-delà de ce territoire, on passe la frontière et on entre dans un autre territoire administré par d'autres Églises ou confessions gérant et administrant d'autres récits. Il peut bien sûr exister, surtout dans le cas de l’Église Catholique, connue pour son prosélytisme, des revendications territoriales et des stratégies de conquête d'autres territoires (qu’on se souvienne des Croisades et de l’évangélisation des peuples colonisés par les prêtres-missionnaires). Dans le cas d’espèce du récit catholique, la frontière n'est pas aujourd’hui gardée par des troupes (alors que c’est généralement le cas avec les frontières des États-nations), mais la frontière n’en reste pas moins marquée comme extrémité d'un territoire symbolique et début d’un autre par exemple de part et d'autre de la frontière, les signes culturels, les patronymes, les lieux-dits, les habitus, les coutumes, les mœurs et, bien sûr, les croyances, etc. changent.

Le cas, très fréquent, où une même terre est partagée entre plusieurs églises et confessions différentes, est très intéressant puisqu’alors, on ne cesse sur cette même terre de passer des frontières symboliques. Il peut arriver que la terre sur laquelle coexistent plusieurs récits soit très petite, réduite à la dimension d’une ville, par exemple. On connaît les exemples célèbres de certaines villes d’Afrique du Nord et du Proche-Orient (Smyrne, Alexandrie) qui abritaient des communautés juive, chrétienne, musulmane. On connaît aussi l’exemple de Prague au tournant du 19ème et du 20ème siècle, capitale de la Bohême, résidence excentrique de la double monarchie KK, petite ville cosmopolite peuplée d’une minorité d’Allemands qui appartenaient à la haute bureaucratie et n’avaient plus grand chose de commun avec l’Allemagne qu’une langue d'ailleurs assez corrompue, de Tchèques parlant le bohémien qui formaient le fond de la population laborieuse, sans toutefois constituer un véritable prolétariat ni même une petite bourgeoisie, de Juifs enfin à peine sortis des ghettos médiévaux, parlant souvent le yiddish, exerçant des professions commerciales et libérales, mais soumis en fait à toutes sortes de mesures vexatoires et de discriminations. Sur de telles aires resserrées, constituées de multiples frontières internes, on campe, certes, à long terme sur le territoire narratif de sa communauté, mais au quotidien (dans les échanges marchands, sociaux et autres), on est sans cesse tenu de passer les frontières, ce qui demande évidemment une certaine agilité symbolique, accroît probablement le sens du relatif et du contingent et oblige à développer une intelligence sachant compter avec l’opportunité. Mais lorsque chaque acte quotidien simple se solde par de multiples épreuves de passage de frontières symboliques, on atteint vite les dimensions de l’absurde, comme en témoigne par exemple la littérature de Kafka.

On sait aussi que ces territoires cosmopolites sont fragiles, qu’un rien peut les déstabiliser et les embraser : le récent exemple yougoslave, mosaïque de peuples différents, est là pour le rappeler cruellement. L’intelligence, l’humour et la civilité symboliques, déployées parfois pendant des siècles, peuvent d’un coup s’inverser en bêtise crasse, en hargne et en sauvagerie dévastatrice. Si ce rien survient, les pays se libanisent, les peuples se balkanisent et les communautés se mettent à ne plus vouloir franchir quotidiennement les multiples frontières internes et ne veulent plus que se retrouver dans des enclos sûrs, à l’intérieur desquels elles seront assurées de ne jamais rencontrer l’intrus.

Mais qu’en est-il des frontières au niveau d’un vaste territoire en recherche d’une certaine unité, comme l’Europe, où l’on trouve un grand nombre d’institutions, ayant vocation à diffuser des récits et à rassembler des individus sur leur territoire ? Penser la question de la frontière en Europe me semble passer par un dénombrement précis des récits fondateurs de citoyenneté qu’on y trouve.

On aura compris, avec l’idée de frontière symbolique, que je récuse l’idée de prendre la frontière la plus visible : avec troupes, administration, bureau de vérifications des identités, barrières, barbelés, murs, etc... -, bref celle de l’État-nation, du moins jusqu’à Schengen, pour la seule frontière existante. Il existe bien des frontières secondaires, voire même invisibles, qu’on ne cesse de franchir constamment : des frontières confessionnelles, régionales, linguistiques, sociales, philosophiques, culturelles, ethniques... Au cours du passage de ces frontières, les lois explicites ou les codes implicites peuvent d’ailleurs assez changer pour que nous soyons plus ou moins sévèrement rappelés à l’ordre en cas d’inobservance.

Je vais donc essayer de dénombrer les principaux récits qui fleurissent (ou sévissent) sur les terres européennes. Mais il faut auparavant savoir qu’un individu peut être assujetti non pas seulement à un seul, mais à plusieurs récits : par exemple, il peut participer du grand récit catholique, se reconnaître comme ressortissant de l’État-nation français et se sentir appartenir au grand groupe sans frontières nationales ni confessionnelles des motards avec ses récits de fraternité, ses héros, ses chansons de geste et ses lieux de culte (à Paris : la Bastille, le samedi soir).

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