Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Jean-Paul Kieffer
Mythes ou légendes

6. La Bundeswehr

Tout ce qui a été dit précédemment concerne évidemment la Bundeswehr, car elle participe aux aspects intellectuels de la civilisation allemande et qu'en tant que société elle a des formes de comportement acquises au cours de l'histoire allemande. Mais elle a également des mythes spécifiques générés par une histoire récente.

Le soldat allemand a été, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, culpabilisé, vilipendé et accusé d’être à l’origine de tous les maux qui se sont abattus sur l’Allemagne. Au cours d’une de nos réunions, une visite à la prison de Plötzensee (Berlin) a mis en évidence le rôle joué par la justice du IIIe Reich. Les jugements iniques, rendus "au nom du peuple allemand" n’ont pas eu de conséquences pour la majorité de leurs auteurs. Les écoles, les universités, leurs maîtres et professeurs qui ont endoctriné avec enthousiasme toute une jeunesse, comme l’ont admis des universitaires rencontrés à Marburg, ont changé de doctrine en 1945, mais n’ont que rarement été inquiétés. Pourquoi cette différence de traitement ? Plusieurs explications viennent à l’esprit. Le soldat avait été l’ennemi le plus voyant et le plus direct des alliés. Une partie des soldats de la Wehrmacht n’a pas toujours respecté les lois de la guerre. Mais sont-ils les seuls ? Il est plus probable qu’ils étaient ceux dont on pensait ne plus avoir besoin.

Dans ces conditions, il est évident que la création de la Bundeswehr a été entourée des plus grandes précautions. Lors d’une de nos premières réunions, celle-ci nous a été présentée par la formule :"La Bundeswehr, une armée pas comme les autres".

Ce qui en fait "une armée pas comme les autres", plus exactement pas comme les autres grandes armées occidentales, c’est essentiellement le fait qu’elle n’a pas officiellement de relation au passé.

C’est une armée "à la tradition brisée". Les divers décrets qui régissent ses relations à la tradition ont toujours été critiqués. Le premier en 1965 suscita des critiques parce qu’il reprenait le culte du héros ; le dernier, en 1982, est considéré comme sibyllin et ne traitait que de généralités.

L’identité de la Bundeswehr ne repose pas sur la tradition, transmission le plus souvent orale de valeurs et de normes, mais sur l’œuvre du comte Baudissin ; "die Innere Führung". Un terme intraduisible.

"L’Innere Führung" est sans doute le seul mythe à la fois fondateur et identitaire de la Bundeswehr. Elle reflète deux aspects principaux. D’une part, une composante classique offrant comme modèle le côté chevalier du soldat, défenseur des valeurs fondamentales occidentales et chrétiennes. Soldat qui, par tradition, a un devoir d’obéissance de courage et de loyauté. D’autre, part un "citoyen en uniforme" auquel est associé un devoir de résistance (Widerstand). Ce devoir de résistance prenait pour modèle l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944.

Cet attentat et sa commémoration sont un mythe dans le mythe de "l’Innere Führung".

Organisé par quelques officiers supérieurs de la Wehrmacht ayant à leur tête le Colonel Comte von Stauffenberg, préparé avec un manque de rigueur surprenant dans des conditions proches de l’amateurisme, il a assez pitoyablement échoué et s’est terminé tragiquement. On peut légitimement avoir quelques doutes sur les intentions des auteurs. Ils avaient jusque là fidèlement servi Hitler qui, sans doute, incarnait l’Allemagne à leurs yeux. Voulaient-t-ils vraiment traiter avec les alliés pour négocier une paix immédiate, qui ne pouvait être qu’une reddition et installer un régime démocratique ? Ce n’était pas leur culture. Ne voulaient-ils pas, plus simplement sauver ce qui pouvait encore l’être ? Pourquoi sont-ils les seuls auxquels il ait été fait allusion ? Les Beck, von Fritsch et autres officiers généraux et supérieurs, limogés par Hitler avant guerre (dans des conditions infamantes : accusation d’homosexualité par exemple) parce qu’ils constituaient une opposition larvée mais influente, n’étaient-ils pas des résistants ?

Le courage de ces officiers n’est pas remis en cause, mais les derniers textes sur les traditions (Traditionserlass, 1982) ne font plus allusion aux conjurés de 1944 et la notion de résistance (Widerstand) a disparu des textes officiels.

La Bundeswehr existe maintenant depuis plus de quarante ans. La question se pose de savoir si elle pourra éternellement vivre avec cette rupture imposée et si ce choix est réaliste. L’armée de la Bundesrepublik n’a pas été créée ex-nihilo. Ses cadres venaient d’une Wehrmacht, qui bien qu’ayant servi un régime injuste, a réussi quelques brillantes performances militaires. Occulter totalement ce passé peut générer la tentation de l’enjoliver en oubliant les côtés négatifs. Rien n’indique que nous allions dans ce sens : la Wehrmachtausstellung exposant les crimes commis par d’autres que les SS, malgré quelques outrances, montre qu’il n’y a pas encore oubli. Mais le risque existe.

Les cadres de la Bundeswehr sont pour la plupart convaincu que l’Innere Führung et la Formation politique (Politische Bildung) les met à l’abri de toute dérive et qu’elle a fait de leur armée une armée plus démocratique que les autres.

C’est indéniable notamment pour ce qui concerne les droits du soldat. Même si ces droits posent quelques problèmes dans des actions de guerre. L’expérience acquise en ex-Yougoslavie va d’ailleurs conduire à une réadaptation de "l’Innere Führung" qui restera sans nul doute un mythe indestructible à la fois tradition et code éthique de l’armée allemande. Reste à savoir si l’Innere Führung n’a pas plutôt rapproché cette armée de celles de ses homologues occidentaux. Peut-être en a-t-elle fait une armée démocratique comme les autres, ce que n’était certainement pas la Wehrmacht.

Un dernier cliché : "Le soldat allemand fait peur", une opinion largement affichée par les politiques jusqu’au début des années 1990 et acceptée par les militaires peut-être un peu flattés. Ce sentiment a complètement disparu en France depuis au moins trente ans. Et les professionnels, tout en reconnaissant la qualité des cadres, auraient plutôt souhaité une Bundeswehr plus opérationnelle ou plus expérimentée. Les premières interventions extérieures ont montré que quelques craintes n’étaient pas complètement injustifiées. Un déficit largement compensé depuis. Mais contre le pacte de Varsovie le droit à l’erreur n’aurait pas existé. Personne en France n’a protesté contre la participation allemande aux opérations dans les Balkans. La confiance s’est instaurée, au moins du côté français, nos rencontres ont montré qu’elle était curieusement moins solide coté allemand.

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