6. La Bundeswehr
Tout ce qui a été dit précédemment concerne évidemment la Bundeswehr, car elle participe aux aspects intellectuels de la civilisation allemande et qu'en tant que société elle a des formes de comportement acquises au cours de l'histoire allemande. Mais elle a également des mythes spécifiques générés par une histoire récente.
Le soldat allemand a été, à lissue de la Seconde Guerre mondiale, culpabilisé, vilipendé et accusé dêtre à lorigine de tous les maux qui se sont abattus sur lAllemagne. Au cours dune de nos réunions, une visite à la prison de Plötzensee (Berlin) a mis en évidence le rôle joué par la justice du IIIe Reich. Les jugements iniques, rendus "au nom du peuple allemand" nont pas eu de conséquences pour la majorité de leurs auteurs. Les écoles, les universités, leurs maîtres et professeurs qui ont endoctriné avec enthousiasme toute une jeunesse, comme lont admis des universitaires rencontrés à Marburg, ont changé de doctrine en 1945, mais nont que rarement été inquiétés. Pourquoi cette différence de traitement ? Plusieurs explications viennent à lesprit. Le soldat avait été lennemi le plus voyant et le plus direct des alliés. Une partie des soldats de la Wehrmacht na pas toujours respecté les lois de la guerre. Mais sont-ils les seuls ? Il est plus probable quils étaient ceux dont on pensait ne plus avoir besoin.
Dans ces conditions, il est évident que la création de la Bundeswehr a été entourée des plus grandes précautions. Lors dune de nos premières réunions, celle-ci nous a été présentée par la formule :"La Bundeswehr, une armée pas comme les autres".
Ce qui en fait "une armée pas comme les autres", plus exactement pas comme les autres grandes armées occidentales, cest essentiellement le fait quelle na pas officiellement de relation au passé.
Cest une armée "à la tradition brisée". Les divers décrets qui régissent ses relations à la tradition ont toujours été critiqués. Le premier en 1965 suscita des critiques parce quil reprenait le culte du héros ; le dernier, en 1982, est considéré comme sibyllin et ne traitait que de généralités.
Lidentité de la Bundeswehr ne repose pas sur la tradition, transmission le plus souvent orale de valeurs et de normes, mais sur luvre du comte Baudissin ; "die Innere Führung". Un terme intraduisible.
"LInnere Führung" est sans doute le seul mythe à la fois fondateur et identitaire de la Bundeswehr. Elle reflète deux aspects principaux. Dune part, une composante classique offrant comme modèle le côté chevalier du soldat, défenseur des valeurs fondamentales occidentales et chrétiennes. Soldat qui, par tradition, a un devoir dobéissance de courage et de loyauté. Dautre, part un "citoyen en uniforme" auquel est associé un devoir de résistance (Widerstand). Ce devoir de résistance prenait pour modèle lattentat contre Hitler le 20 juillet 1944.
Cet attentat et sa commémoration sont un mythe dans le mythe de "lInnere Führung".
Organisé par quelques officiers supérieurs de la Wehrmacht ayant à leur tête le Colonel Comte von Stauffenberg, préparé avec un manque de rigueur surprenant dans des conditions proches de lamateurisme, il a assez pitoyablement échoué et sest terminé tragiquement. On peut légitimement avoir quelques doutes sur les intentions des auteurs. Ils avaient jusque là fidèlement servi Hitler qui, sans doute, incarnait lAllemagne à leurs yeux. Voulaient-t-ils vraiment traiter avec les alliés pour négocier une paix immédiate, qui ne pouvait être quune reddition et installer un régime démocratique ? Ce nétait pas leur culture. Ne voulaient-ils pas, plus simplement sauver ce qui pouvait encore lêtre ? Pourquoi sont-ils les seuls auxquels il ait été fait allusion ? Les Beck, von Fritsch et autres officiers généraux et supérieurs, limogés par Hitler avant guerre (dans des conditions infamantes : accusation dhomosexualité par exemple) parce quils constituaient une opposition larvée mais influente, nétaient-ils pas des résistants ?
Le courage de ces officiers nest pas remis en cause, mais les derniers textes sur les traditions (Traditionserlass, 1982) ne font plus allusion aux conjurés de 1944 et la notion de résistance (Widerstand) a disparu des textes officiels.
La Bundeswehr existe maintenant depuis plus de quarante ans. La question se pose de savoir si elle pourra éternellement vivre avec cette rupture imposée et si ce choix est réaliste. Larmée de la Bundesrepublik na pas été créée ex-nihilo. Ses cadres venaient dune Wehrmacht, qui bien quayant servi un régime injuste, a réussi quelques brillantes performances militaires. Occulter totalement ce passé peut générer la tentation de lenjoliver en oubliant les côtés négatifs. Rien nindique que nous allions dans ce sens : la Wehrmachtausstellung exposant les crimes commis par dautres que les SS, malgré quelques outrances, montre quil ny a pas encore oubli. Mais le risque existe.
Les cadres de la Bundeswehr sont pour la plupart convaincu que lInnere Führung et la Formation politique (Politische Bildung) les met à labri de toute dérive et quelle a fait de leur armée une armée plus démocratique que les autres.
Cest indéniable notamment pour ce qui concerne les droits du soldat. Même si ces droits posent quelques problèmes dans des actions de guerre. Lexpérience acquise en ex-Yougoslavie va dailleurs conduire à une réadaptation de "lInnere Führung" qui restera sans nul doute un mythe indestructible à la fois tradition et code éthique de larmée allemande. Reste à savoir si lInnere Führung na pas plutôt rapproché cette armée de celles de ses homologues occidentaux. Peut-être en a-t-elle fait une armée démocratique comme les autres, ce que nétait certainement pas la Wehrmacht.
Un dernier cliché : "Le soldat allemand fait peur", une opinion largement affichée par les politiques jusquau début des années 1990 et acceptée par les militaires peut-être un peu flattés. Ce sentiment a complètement disparu en France depuis au moins trente ans. Et les professionnels, tout en reconnaissant la qualité des cadres, auraient plutôt souhaité une Bundeswehr plus opérationnelle ou plus expérimentée. Les premières interventions extérieures ont montré que quelques craintes nétaient pas complètement injustifiées. Un déficit largement compensé depuis. Mais contre le pacte de Varsovie le droit à lerreur naurait pas existé. Personne en France na protesté contre la participation allemande aux opérations dans les Balkans. La confiance sest instaurée, au moins du côté français, nos rencontres ont montré quelle était curieusement moins solide coté allemand.