Arbeitstexte de travail

"La courtoisie excessive dans les rencontres internationales"

 REGARD SUR UN PARCOURS

Charlotte HERFRAY

Sommaire

Préambule

Le présent texte est un essai d'interprétation (et non d'explication) concernant des phénomènes de groupe. Ces phénomènes ont jalonné les différentes étapes d'une recherche portant sur les "Contenus et les méthodes de la formation des maîtres en France et en Allemagne".

Ces phénomènes se caractérisaient par de la répétition, des glissements, de l'opacité en matière de communication. Ils me paraissent significatifs et spécifiques de toute tentative de recherche en groupe. Bien qu'il soit communément admis que les échanges facilitent la compréhension, cette condition est loin d'être suffisante à mes yeux. Bien des simulacres d'échanges viennent colmater et camoufler le fait que les interlocuteurs envisagent les problèmes de façon différente : prisonniers que nous sommes tous de nos propres systèmes de représentation.

Englués dans beaucoup de "fausse compréhension", même si quelquefois nos codes semblent coïncider, nous découvrons dans l'après-coup que nous ne parlions pas des mêmes choses. Ces phénomènes ne sont pas imputables à de la mauvaise volonté. Ils ne relèvent guère de la volonté d'ailleurs. Ils ne sont pas à mettre au compte de la logique rationnelle, ni de la claire conscience.

Les présupposés qui sous-tendent le présent texte se situent du côté des théories qui souscrivent à la primauté des systèmes de représentations en matière de constitution de l'entendement. Ces systèmes de représentations sont autant le fruit de discours collectifs, où l'idéologie circule, que de discours singuliers tissés de la signifiance qui habite l'inconscient de chacun.

Il est donc clair que l'essai d'interprétation qui fait l'objet du présent texte ne renvoie nullement à une pertinence sociologique. Il vise à saisir le sens d'un fonctionnement à la lumière d'un certain nombre de conduites de groupe que j'ai pu observer.

Dans le présent texte, ces conduites sont considérées comme des manifestations de réactions individuelles conjuguées à du collectif, et dont la maîtrise non seulement échappe à la claire volonté, mais vient de surcroît infléchir les événements collectifs.

L'analyse de ces phénomènes implique de ce fait référence à des modèles spécifiques
supposant que les formes observables "en surface" renvoient à des modes de fonctionnement qui sont eux déterminés par des structures.
Je dirai donc que les "raisons" des phénomènes repérables (simples formes de surface) supposent des déterminants qui se situent à un tout autre niveau, là où les fonctionnements sont articulés à une structure qui se répète (même si c'est sous des formes différentes).

J'ajouterai que mes interrogations visent à souligner qu'il y a là du sens, plus que je ne vise à rechercher des causes : mon analyse est ainsi très précisément orientée en même temps qu'elle se trouve définie.

Je revendique néanmoins droit de cité pour mon discours (parmi tous les autres).



Histoire et analyse

1. Un mot sur les origines

Depuis juin 1979 (j'étais en effet concernée par le projet de recherche-formation de l'O.F.A.J. depuis cette date-là) jusqu'en mai 1983, j'ai fait partie du "team". J'ai donc été de ceux qui ont lancé, puis tenté d'organiser, de canaliser, de maîtriser (difficilement) la dynamique du travail de recherche rendu possible grâce à l'O.F.A.J. Je dirais aujourd'hui que nous avons bien plus souvent suivi, voire subi cette dynamique, entraînés que nous étions dans une aventure vécue diversement : quelquefois avec doute, souvent avec étonnement, rarement avec irritation, mais toujours avec intérêt. Cet intérêt fut suffisamment fort pour que l'engagement pris au départ ne soit jamais remis en cause, encore que cet intérêt s'articulait à des motivations éminemment différentes chez les uns et les autres.



Quel bilan à tirer de cette recherche-formation ?

Pour ne pas donner au présent texte la prétention d'un bilan général, alors qu'il n'est qu'une tentative d'interprétation de certains mouvements de notre dynamique, je prends le risque de l'écrire à la première personne du singulier. C'est moi seule que j'engage dans cet "essai".

Je m'y risque, forte d'une longue expérience en travaux de groupe et parce que je me sens tout particulièrement concernée par l'articulation des rapports entre les problématiques individuelles et les phénomènes collectifs.

Véhicules privilégiés de la fonction imaginaire, ces phénomènes définissent, à mes yeux, deux problématiques qui traversent et constituent toute vie groupale, une problématique politique (collective) et une problématique interindividuelle (subjective).

La problématique collective. en tant qu'elle emprunte au discours idéologique des éléments pour expliquer l'évolution et justifier les options du groupe, est une donnée permanente et fondamentale de son histoire (et de ses histoires). Elle conduit à ne pas négliger la question du pouvoir dans les groupes et dans les institutions. Cette question est celle du politique.

La dimension inter-individuelle (et même intra-individuelle, selon que le référentiel invoqué admet cette hypothèse), me conduit à écrire que tout groupe et toute institution sont le lieu de déploiement et d'affrontement de problématiques relevant de ce que nous appelons l'individu.
Je ne puis faire l'économie d'énoncer là un choix théorique; selon que nous admettons que l'individu est un être divisé, structuré, nous souscrirons aux théories qui présupposent qu'il y a "du sujet" (social et de l'inconscient) et que les procès relationnels sont des procès de l'inter et de l'intra-subjectivité.

J'énonce ainsi mon adhésion aux théories, non pas psychologiques, mais psychanalytiques, dans la mesure où elles impliquent la référence à un sujet divisé et à l'insistance de ce lieu psychique qu'est l'inconscient au niveau de ce qui s'offre à nos observations, c'est-à-dire au niveau des conduites.

La théorie freudienne de l'inconscient supposant l'existence d'un appareil psychique et d'une "réalité psychique" ne me paraît pas encore reconnue comme fausse 1). De nombreux chercheurs ont contribué à son élaboration ultérieure (après Freud) continuant à valider l'hypothèse que nos attitudes ne sont que les produits d'un fonctionnement renvoyant à une structure : celle de l'inconscient et du sujet.

Mélanie Klein. pour sa part. a exploré des zones bien plus archaïques que celles qui relèvent de la structure oedipienne et des problématiques qui s'y articulent.

Sa théorie nous offre des hypothèses quant à la défense contre l'angoisse et la dépression, quant au "clivage de l'objet" (si fréquent dans les représentations d'un monde qui se présente dichotomisé). la projection ("c'est l'autre"), etc.
Ces hypothèses se sont révélées parfaitement recevables en matière d'analyse des groupes
2).

De nombreux chercheurs font référence aux théories kleiniennes, poursuivant ainsi l'exploration du vaste champ de la "psychanalyse appliquée" à l'analyse des mouvements institutionnels (Bion-Ellio Taques en Angleterre par exemple, Anzieu, Kaes et les autres chercheurs du C.E.F.F.R.A.P. en France).

Ce genre a d'ailleurs été inauguré par S. Freud lui-même dans "La psychologie collective et l'analyse du Moi".
C'est dans cette perspective que je me place. Mon discours implique donc un regard non équivoque quant à la pertinence qui le sous-tend. Il concerne un objet spécifique et suppose bien sûr aussi un "sujet" = moi en l'occurrence.

Les risques que je n'ai guère fuis tout au long de l'aventure que fut cette recherche-formation m'autorisent (à mes yeux du moins) à écrire en toute subjectivité.



Quelles leçons tirerai-je donc à ce jour de ce que les événements m'ont appris ?

Le temps et la peine investis dans cette recherche permettent-ils d'éclairer différemment son objet, au terme du périple accompli ? Y ai-je appris quelque chose ? En quoi certaines de mes options ont-elles été modifiées ? En quoi d'autres ont-elles été confortées ? De nouvelles hypothèses se sont-elles faites jour ? Un autre regard peut-il dès lors être jeté sur la problématique de départ ? Celle-ci se définit-elle aujourd'hui comme il y a trois ans ou bien les données même du problème apparaissent-elles autrement ?

Il me faut pour cela revenir au point de départ de l'aventure. Lors des premiers entretiens avec l'O.F.A.J. et l'un des autres chercheurs français de ce programme, les contours de la recherche paraissaient relativement flous.

Dès cette première rencontre, je me rendais compte qu'il ne s'agissait pas d'organiser des échanges classiques et habituels entre Français et Allemands. Si le projet prévoyait un travail de comparaison entre les systèmes éducatifs à travers la formation des maîtres, les discussions préalables laissaient entrevoir que l'objet du travail devait aller plus loin que l'acte de la rencontre, les perspectives d'échanges et les comparaisons qu'une rencontre suscite habituellement.

Le projet semblait ne pas exclure qu'une réflexion puisse se faire jour au sein même du groupe de travail sur les effets des différences dont ce groupe était porteur.

A un premier niveau, il était donc question de tenter de repérer ce qui détermine dans nos systèmes pédagogiques réciproques une plus grande ouverture ou, au contraire, une plus grande fermeture par rapport aux "autres". A un second niveau, la question de l'ouverture ou de la fermeture impliquait une question sur la nature des obstacles favorisant ou opacifiant les échanges. Cette question peut impliquer référence à des modèles d'analyse différents ; il n'était pas exclu d'envisager notamment le modèle structuraliste et d'interroger l'hypothèse comme quoi le traitement de la différence en tant que telle est d'abord un fait de structure.

Ce qui me séduisait, en outre, dans cette recherche, c'était la possibilité de tenter, en groupe, un travail même sur le problème de la différence en tant que telle et de disposer pour ce faire de conditions exceptionnelles : un ensemble de personnes différentes travaillant la question de la différence.

La recherche-formation devait durer trois ans. Cette durée semblait offrir des conditions favorables pour qu'une dynamique puisse se mettre en place entre des individus de nationalité différente, réunis par leur volonté d'interroger, et acceptant d'être les sujets d'une recherche-formation ayant pour objet la différence.

Ce terme recouvrait pour moi aussi bien les différences de nationalité et d'appartenance que des différences de statut, de fonction, d'âge, de sexe, de formation, de pertinences, d'origines, de motivations, etc., bref toute une série de différences qui sous-tendent les rapports humains et qui ne sont flagrantes que dans la mesure où des "marques" viennent les signifier explicitement. Dans une rencontre binationale, par exemple, de la différence est signifiée explicitement : on sait qui est Français, qui est Allemand. Quand il n'y a pas de marques, ou quand elles sont niées, nous pouvons nous laisser aller à imaginer que L'autre est comme nous ... et s'il ne l'est pas, nous pouvons tout à loisir imaginer qu'il l'est "moins" ou "plus" selon la nature des "marques" qui vont connoter les spécificités des uns et des autres.

Quels que soient nos sentiments explicites et conscients, nous sommes en proie à de multiples jeux d'images ("je" d'images ?). Ils infléchissent nos opinions quant à autrui; nos préjugés s'y articulent. La dimension imaginaire soustend toutes rencontres inter-personnelles : de l'inter et de l'intra-subjectif y fonctionnent.

Repérer quelques-uns des éléments en jeu dans ce fonctionnement me paraissait un projet particulièrement intéressant (encore que fort risqué du fait du grand nombre de paramètres).

La dynamique de la rencontre, du fait des interactions prévisibles et du fait qu'en la matière rien n'est maîtrisable, permettra-t-elle de tirer des leçons scientifiquement valables ? Les instruments dont nous disposions nous y autoriseront-ils ? Nous prenions un grand risque. Nous nous embarquions ainsi dans un voyage comportant beaucoup d'inconnues; voyage d'autant plus difficile que nos référentiels seront loin d'être communs (il s'est avéré même que certains étaient souvent inconnus de nos partenaires).

Le climat qui s'est fait jour peu à peu dans l'équipe des chercheurs n'a pas manqué de solliciter de l'investissement. Les malentendus même furent pour moi stimulants : pourrons-nous découvrir quelque chose de ce qui les sous-tend ?

Les conditions de l'expérience me paraissaient difficiles mais en même temps exceptionnellement favorables.

En fait, je me dois de constater que je ne suis pas la seule à avoir investi dans cette affaire. Les membres du groupe des chercheurs n'ont eu que peu de moments de défection en matière de motivations. Tous ont continué jusqu'au bout : l'ardeur chercheuse ne s'est pas éteinte (au contraire) durant les quatre années où la recherche-formation s'est déroulée.

Cette ardeur a permis de supporter bien des difficultés, des tensions, voire des affrontements ...

J'étais donc partante pour une observation à "chaud" des phénomènes de différences et pour accomplir un pas de plus dans l'interprétation sinon la compréhension de ces phénomènes. En fait, comme Socrate le dit à Manon, c'est toute une "nuée de différences" que j'ai eu l'occasion de repérer dans leurs effets subtils, souvent impalpables, échappant à l'analyse superficielle, mais suscitant toutes sortes de conduites d'affirmation de soi ou d'oppositions larvées, habillées d'une courtoisie apparente.

Je n'étais pas la seule partante.

Et tous nous avons tenu ... contre "vents et marées" ... contre l'adversité menaçante de l'incompréhension et du refus, de la méconnaissance, de la dérision...

Des rives relativement inconnues nous étaient données à affronter. . des rives plus familières nous sol licitaient , nous appelant à nous y reposer, à ne pas aller plus loin. Les jardins de la confusion ou de la facilité aussi nous invitaient ... jardins de la politesse et des accords faciles ... nous avons affronté pourtant ... et tenu la barre autant que faire se peut, sans éviter la tempête.

Un seul repère à nos yeux, rappelé tantôt par les uns, tantôt par les autres, comme le cap à tenir et à ne pas abandonner : l'objet même de la recherche. L'objet de notre engagement.

Celui qui était énoncé au départ et par rapport auquel se fondait toute notre "existence".

En fait, cet objet lui-même n'était pas le même pour tous... et longtemps son rappel laissait les uns et les autres perplexes.

Il avait pourtant été défini d'entrée de jeu dans la première lettre aux participants en septembre 1979. Cette lettre d'invitation reste en fait un texte de la "préhistoire".

Force est de constater que toute une multiplicité d'objets ont fonctionné pour les uns et les autres. Cette diversité d'objets (dans la représentation de chacun) articulés à la dynamique des associations d'idées alimentait à merveille les malentendus, particulièrement en grand groupe. Ces malentendus ont certainement été accentués du fait du bilinguisme permanent des séances; du fait de certaines traductions plus ou moins rigoureuses; du fait surtout des référents et des positions épistémologiques très variées des participants. Il arrivait que des Allemands et des Français au fait de certains concepts soient plus vite en phase que des participants de même langue mais n'ayant pas le même code épistémologique.

1) Allusion à Popper, bien sûr. retour
 
2) Les travaux du C.E.F.F.R.A.P. en France, par exemple. retour
 

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