Arbeitstexte de travail

Les cultures d'entreprise et le management interculturel

Jacques Demorgon, maître de conférences aux
Universités de Bordeaux, Reims, Paris VIII et Compiègne

Sommaire

III. La théorie économique de la régulation : les capitalismes aussi sont culturels


1. La théorie économique de la régulation ne sépare pas économie et culture

Nombre de théories définissent l'économie comme une discipline entièrement spécifique mais affichent d'autant plus une certaine assurance universaliste plus scientiste que scientifique. A l'opposé, la théorie de la régulation resitue l'économie dans l'ensemble du cadre sociétal et culturel construit au cours de l'histoire. Ce cadre constitue un trésor de renforcements ou de compensations possibles à la disposition de l'ensemble des acteurs sociaux pour réguler les stratégies multiples. Entre autres celles des acteurs économiques, mais pas seulement.

Dans cette perspective il ne saurait y avoir un capitalisme universel, purement technique en quelque sorte, et qui n'aurait rien à voir avec les cultures nationales. Sans doute telle nation momentanément dominante peut tenter de faire croire que son capitalisme est "le" capitalisme universel (Fukuyama 1992) mais ce n'est là que poursuite de sa stratégie de dominance. En réalité les cultures sont aussi des atouts pour les acteurs économiques. En ce sens, même si on peut également traiter du capitalisme en général, les capitalismes sont aussi culturels. R. Boyer en présente quatre grandes variétés précisément liées à des cultures nationales ou du moins aux cultures dominantes au sein des cultures nationales.


2. Le capitalisme anglo-saxon se définit comme celui où "le mécanisme du marché tend à gouverner la quasi-totalité des sphères de l'activité économique et sociale". L'innovation est stimulée par l'appropriation individuelle de ses bénéfices et s'organise sur la base d'un respect strict des droits de la propriété intellectuelle ; l'accès à l'éducation est régi par un calcul en termes de rendement du capital humain, l'allocation du crédit passe par des marchés financiers extrêmement sophistiqués et la législation vise à maintenir une rigoureuse concurrence. La compétition prévaut aussi en matière de programmes et de carrières politiques et l'accent est mis sur la limitation du pouvoir central, ce qui implique une faible couverture sociale et une fiscalité peu redistributive... En termes de résultats, les points forts sont "l'avancée des connaissances fondamentales et les innovations susceptibles d'être brevetées : la biologie, les logiciels, l'industrie des loisirs".

Telle est actuellement la configuration la plus prégnante, caractéristique des Etats-Unis et avec des nuances de la Grande Bretagne. Après avoir subi certains reculs importants au plan de la production et des échanges commerciaux ce capitalisme se retrouve relativement de nouveau en position de force et inquiète les trois autres.


3. "Le capitalisme à impulsion étatique" domine dans les pays latins. En France par exemple, "l'Etat est le maître Jacques de la régulation." Et d'abord "il attire et sélectionne les élites à travers le système scolaire public". Cela jusqu'au plus haut niveau comme l'ont montré les travaux de Bauer, Bertin-Mourot et Mendras.

"Ce n'est pas seulement un État keynésien en charge de la conjoncture, il organise aussi et surtout les conditions de la compétitivité structurelle : sous son égide se règle une grande partie de l'ajustement de l'offre et de la demande. Les analystes anglo-saxons en sont fort déroutés. Ils sont passés d'une appréciation favorable, hier, du "miracle français" à un jugement particulièrement sévère, aujourd'hui, en termes d'eurosclérose : lorsque le moteur public s'essoufle ou se bloque, le dynamisme de ce capitalisme s'affaisse, et l'on voit croître le nombre des partisans d'une révolution libérale".

Ces remarques sont à mettre en relation avec l'importance de la culture royale impériale dans les pays latins mais plus qu'ailleurs en France.


4. Le "capitalisme social-démocrate", dans lequel la négociation entre patronat, syndicats et représentants de l'État est l'outil privilégié pour assurer la compétitivité à long terme, la progression permanente du revenu dans le respect de la plus grande égalité possible. Ce capitalisme est certes entré en crise depuis 1989, mais ce n'est pas pour autant que la "logique social-démocrate a dit son dernier mot". Comme le souligne Boyer : "Le capitalisme suédois est particulièrement bien placé pour innover en matière de protection de l'environnement, de services médicaux, d'humanisation du travail."

Cette forme du capitalisme est à mettre en relation avec l'influence évolutive des cultures consensuelles dont les racines lointaines sont à chercher dans les cultures communautaires. Celles-ci ont davantage influencé la genèse culturelle dans des sociétés restées longtemps de taille relativement limitée favorisant les relations de proximité.


5. Quatrième forme : le capitalisme méso-corporatiste est bâti sur une myriade de processus de coordination des forces du marché. "Ainsi, au Japon, l'innovation résulte de la mise en commun de savoirs-faire pratiques, dont la constitution suppose une grande stabilité de la main d'oeuvre qualifiée au sein de la firme qui est le lieu où coopèrent gestionnaires et salariés (plus qu'elle n'est la propriété et l'objet du contrôle d'actionnaires). La sélection des élites est confiée au système éducatif plus qu'à la mobilité sur le marché des professionnels hautement qualifiés. Des participations croisées et des relations étroites entre entreprises et banques permettent un horizon long pour les investissements. La mobilisation des effets d'apprentissage et la sophistication des procédures de coordination induisent une spécialisation dans des secteurs à forte économie d'échelle et différenciation de produits, tels que l'automobile, l'électronique grand public, la robotique, soit les secteurs dans lesquels le capitalisme marchand anglo-saxon a montré ses limites".

Ces formes de capitalisme ont été jusqu'ici fort caractéristiques du monde occidental. Le Japon et quelques nouveaux pays industrialisés d'Asie sont venus s'ajouter. Des évolutions nouvelles sont en cours.

La culture, à ce niveau, n'est jamais simple empreinte du passé que pourrait aujourd'hui faire disparaître une stratégie économique. Une stratégie est d'ailleurs toujours aussi culturelle et jamais purement technique. Une culture nationale, en fonction des contraintes et des libertés, se déforme, se reforme, se modifie, se renouvelle, s'adapte. Dès qu'elle en a l'occasion elle profite des manques des autres et de ses atouts spécifiques. Une culture même si nous la qualifions de nationale est devenue un quasi-système lié qui ne s'identifie pas au seul cadre institutionnel d'une nation. La mise en difficulté d'un tel cadre ne signifie pas pour autant la fin et le remplacement d'une culture nationale. Nous allons voir dans notre quatrième partie que ces évolutions sont aujourd'hui plus rapides, plus mouvementées au plan des stratégies gagnantes, perdantes ou fluctuantes. En va-t-il de même au plan des fondements culturels ? Ceux-ci résistent plus qu'on ne croit, indépendamment souvent des résultats qu'ils obtiennent. Les études suivantes le montrent clairement.

 

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