|
Quatrième partie :
L'économique et l'informationnel
Un nouvel interculturel franco-allemand
I. Economie, information et interculturel
1. Economie et information
Dans la décennie quatre-vingt, c'était la culture et la stratégie japonaises qui expliquaient les réussites de ce pays. Dans la décennie quatre vingt dix, c'est la culture et la stratégie américaines qui sont invoquées pour expliquer le retour en force des USA et de leurs entreprises. Cette double constatation nous fait progresser vers des données fondamentales. Un courant culturel historique dominant n'est pas à référer d'avance à un pays ou à un autre, il exprime un système hiérarchique d'organisation des secteurs d'activité humaine. Ce système s'est inventé dans un pays mais se développe ensuite dans un autre, changeant aussi à cette occasion.
Avant hier, les unifications royales et impériales s'imposaient de toute la hauteur d'un religieux et d'un politique qui se pensaient et se voulaient universels.
Hier, la "rationalité" sectorielle de l'économique a construit, à partir des royaumes et des empires, les nations marchandes. Ces dernières constituaient des sociétés plus limitées, plus susceptibles de remplacer les perspectives impériales et leurs processus militaires par des perspectives nationales avec leurs concurrences économiques permanentes. Selon les circonstances, selon les moments et les lieux, cette culture nationale-marchande a pu s'affirmer davantage ici ou là. Dès la première moitié du 19e siècle, c'est l'Angleterre qui arrive au sommet mondial de cette culture. Ensuite ce sont les États-Unis. Et cela est encore vrai.
Le second millénaire européen a vu la montée des pouvoirs des acteurs du secteur économique. Le religieux en a été affaibli. Le politique l'est aussi désormais. Mais en même temps cette culture de l'économique dominant mobilisait de plus en plus les acteurs d'un autre secteur : celui de l'information. C'était vrai, hier, dans les luttes "humanistes" contre les censures politiques et religieuses. Mais ça l'était surtout dans l'intérêt pour les études scientifiques et techniques. Ce n'est pas un hasard si au XVIIIe siècle coïncident, en France, l'entreprise de l'Encyclopédie et la lutte contre l'intolérance, le tout constituant "L'esprit des Lumières". Par la suite ce fut l'information en temps réel par la presse puis par les autres médias. Ce secteur informationnel, c'est lui qui est maintenant le plus en position motrice et novatrice. Certes, les acteurs du secteur économique déterminent encore largement l'orientation, l'usage, le développement de l'information. Ils y parviennent par sa conversion en marchandise, sa vente réservée dans des banques de données, sa mise à disposition gratuite ou payante sur les sites Internet, sa conversion en signe distinctif, son obtention dans la production intellectuelle, scientifique, artistique pour une large part honorifique.
Secteur économique et secteur informationnel peuvent par le jeu des pouvoirs des différents acteurs se trouver en synergie. On emploie fréquemment aujourd'hui les termes de "mondialisation" et de "globalisation". Le premier, en raison des nouvelles possibilités de déplacements accélérés des personnes, des biens, des services ; et en raison de la quasi-instantanéité de la communication publique et privée sur la terre entière. Le terme de "globalisation" est davantage lié à des possibilités d'action. Elles se sont exprimées surtout dans le domaine économique et financier avec les délocalisations, les spéculations sur les fluctuations du cours des monnaies et sur les produits financiers.
Toutes ces données contribuent à mettre en évidence et en position de puissance cette nouvelle dimension du devenir humain : l'information. Sans doute, celle-ci a toujours existé sous des formes diverses et s'est développée plus ou moins vite selon les périodes. Elle a cessé d'être excessivement monopolisée par les secteurs religieux et politique pour s'autonomiser dans la philosophie, les sciences, les techniques et les arts. Souvent en complicité avec le développement du secteur des activités économiques, elle a réussi, partiellement, à s'émanciper des contrôles sociaux antérieurs. Elle reste sous la dominance des activités du secteur économique mais, en même temps, elle est un enjeu de son développement et elle n'est aujourd'hui qu'indirectement contrôlable.
2. Information et interculturel
Mais l'information a deux visages bien différents. Il y a l'information exploitable en temps réel, liée au technologique et à l'économique. C'est l'information acquise que l'on peut se procurer pour un usage précis et qui vous apporte telle suprématie productive ou financière. Il y a aussi l'information qui requiert parfois un temps très long pour se constituer. Et ce qui est le plus long à se constituer, ce sont les cultures. Elles représentent les informations les plus complexes issues d'un processus ininterrompu composant un incroyable enchevêtrement de résultats d'expérience sélectionnés et remaniés. Les cultures singulières des pays du monde se sont constituées par les réponses originales inventées hier et encore aujourd'hui. Elles l'ont été par des groupes humains singuliers (ethnies, groupes, sociétés) qui s'efforçaient de créer leurs espaces et conditions de vie sur la planète. Et cela tout au long de leur histoire. Il y a là un trésor d'informations d'une rare richesse que l'on connaît mal et dont on ne peut pas encore se saisir facilement pour établir une suprématie. Une information -seconde, réfléchie- sur les cultures et sur l'interculturalité devrait pouvoir prendre en compte tout ce qu'il y a là de complexe et de problématique. Souvent cette connaissance est délaissée dans l'actualité dominante ou bien elle resurgit comme information -première, brute- à travers des catastrophes où se manifestent des expressions refoulées des implications culturelles qui peuvent aller des grèves aux guerres civiles, aux implosions de nations, aux violences les plus extrêmes : ethnocides et génocides. Mais à côté de ces violences ou après leur traversée, l'information interculturelle -réfléchie chez divers acteurs- peut parfois conduire à des compromis inventifs, plus ou moins durables, comme par exemple aujourd'hui en Afrique du Sud.
3. L'enjeu démocratique d'un savoir communicable : étendu, profond et rapide
Aujourd'hui, les puissantes utilisations de l'information dans le secteur économique ne devraient cependant pas masquer, aussi largement, le fait que l'information est devenue globalement plus structurante et plus décisive non seulement dans le domaine économique mais dans tous les domaines et notamment dans celui des cultures et de l'interculturel tel que nous venons de l'évoquer.
Pour le comprendre, il faut se rendre compte que les acteurs de tous les secteurs doivent recourir à l'information. Et celle-ci comporte des exigences propres. En particulier, elle oblige à composer perspectives subjectives et objectives, quantité et qualité de l'information, analyses plus précises, plus détaillées et synthèses.
Une autre opposition commence à être prise en compte. Elle l'a été par E.T. Hall (Hall, 1984). Elle distingue l'information lente qui suppose maturation, retraitement, sélection dans le temps et l'information rapide qui résulte des urgences en "temps réel" ou plutôt "actuel" mais aussi des nécessités et des capacités de synthétiser de façon interdisciplinaire les informations lentes.
On n'a pas assez remarqué que la vitesse, l'accélération, la globalisation étaient des données fréquentes de l'univers de l'action (et de l'information qui lui est liée) mais pas encore de l'univers de la représentation et du savoir non directement opérationnels. Vitesse, accélération, globalisation sont postulées et mises en oeuvre dans les domaines militaires ou financiers. Elles ne le sont pas pour la totalité des domaines d'action ni pour la totalité des domaines de représentation. Le glissement d'Internet est à cet égard significatif : du militaire au commercial avec une frange d'échanges intellectuels bénévoles qui réintégreront sans doute le commercial. Dans ces derniers domaines, l'orientation dominante valorisée est définie par un primat conjugué : spécialisation et lenteur de constitution "des" savoirs. De là le succès des encyclopédies plutôt que celui de la sociologie ou de la philosophie, en dépit d'un regain actuel pour celles-ci. |
|