Arbeitstexte de travail

Les cultures d'entreprise et le management interculturel

Jacques Demorgon, maître de conférences aux
Universités de Bordeaux, Reims, Paris VIII et Compiègne

Sommaire

III. Un nouvel interculturel franco-allemand, économique, politique, éducatif et sa portée générale.

Au coeur de la genèse interculturelle mondiale qui nous dépasse, il n'est pas interdit et il est même souhaitable d'entreprendre des genèses interculturelles plus conscientes et plus volontaires. Il pourrait paraître utopique de l'imaginer si tout un passé historique fait de violences ne venait pas sans cesse raviver le désir d'en intégrer l'expérience, au service d'un présent et d'un avenir si possible moins inhumain. Les Allemands et les Français ont été placés dans cette situation. Et leurs ressemblances et leurs différences d'hier s'inscrivent aussi dans leurs ressemblances et leurs différences d'aujourd'hui. Les Allemands et les Français disposent ici de la matière d'un échange qui va décider de leur propre destin et de celui de bien d'autres. Ils peuvent mettre à profit les rencontres de leurs gouvernants, celles de leurs populations, celles de leurs adultes, celles de leurs jeunes. Ces rencontres peuvent permettre d'éviter la facilité des oppositions radicales. En effet, la complexité de la réalité demandera plutôt de trouver des agencements originaux entre la mondialisation économique plus homogénéisante et les devenirs culturels et interculturels qui ne se renieront pas mais s'affirmeront dans de nouveaux développements.

Certes la France est en crise mais l'Allemagne aussi, nous l'avons vu. Les deux nations sont diversement puissantes, originelles, précieuses. Elles sont autres et cela est une chance pour elles et pour d'autres si, en tant que voisines, elles savent jouer sur ces différences. Sa perspective universaliste, hier impérialement affichée, la France peut maintenant la ressaisir plus modestement comme singularité toujours nécessaire. Unité et diversité sont ainsi de nouveau en opposition. Il y a, en Allemagne, un primat de la diversité qui vient de trouver doublement, à l'intérieur d'elle-même et à l'intérieur de l'Europe, sa rééquilibration dans une perspective unitaire qui a jusqu'ici causé tant de problèmes. Comment ne s'en réjouirait-on pas ? Il y a un primat de l'unité en France. Et celle-ci doit reconnaître sans complexe sa singularité. Elle en reçoit une représentativité précieuse au milieu d'autres singularités culturelles nationales. Nombre d'entre elles ne sont souvent bien reconnues ni par elles-mêmes, ni par les autres, tant elles sont en crise, en sursaut, en cours de genèse. L'informationnel interculturel avec aussi l'informationnel écologique représentent des stimulants qui, en profondeur et sur le long terme, sont en mesure de rivaliser avec ceux liés à la mondialisation économique.

Comme l'Allemagne reconnaissait, hier, ses diversités locales, l'Europe et le monde aujourd'hui doivent reconnaître les leurs. L'Allemagne ne peut qu'y être acquise même si, pour une part de ses élites, ce n'est pas le problème actuel dans la mesure où elle est suffisamment préoccupée de ses propres diversités internes liées à la réunification et externes liées à l'immigration. Elle n'a pas encore osé reprendre son arrière-plan de singularité historique qui aurait nécessité un travail plus approfondi sur la période nazie. Elle est, de ce fait, moins tournée vers sa propre singularité, notamment nationale, à cause de l'interprétation négative du Sonderweg.

Pour les Français, un passé vécu comme glorieux brouille la vision des déclins de l'ancienne singularité française. Cela met les Français en difficulté dans l'intense effort nécessaire pour être davantage capables d'inventer un avenir encore incertain. Alors qu'ils voulaient hier (et encore aujourd'hui) voir les autres se fondre en eux, les Français aujourd'hui ont peur de s'intégrer dans un ensemble plus vaste. Ils se sentent faibles et ils imaginent leur disparition. Autrement, ils relèveraient mieux le défi de leur transformation.

Pour éviter de se fondre et de disparaître ou de s'isoler, de se fermer avec le risque d'une autre disparition, il faut inventer les articulations entre soi et les autres, entre soi et l'Allemagne, entre régions, entre populations diversifiées, c'est-à-dire qui se ressemblent et qui diffèrent. Non pour un conservatoire des cultures, mais pour une dynamique qui associe symétrie concurrentielle et complémentarité des coopérations.
Dans la mondialisation économique et financière, l'Allemagne et la France ont un même travail d'adaptation à faire mais elles sont concurrentes aussi à cet égard. Toutefois, elles ont, dans nombre de domaines, poursuivi des échanges interculturels. Des échanges touristiques et des échanges professionnels bien entendu mais aussi des échanges réguliers et fréquents entre chefs d'Etat, entre ministres, des échanges économiques bilatéraux. Des coopérations multiples dans le cadre de l'Europe y compris sur le plan militaire avec la Brigade franco-allemande et le Corps européen, des double-cursus en formations universitaires, des échanges entre artistes mais aussi des échanges éducatifs de jeunes à travers les missions de l'Ofaj (Demorgon, 1991). Et même des recherches interculturelles expérimentales pluridisciplinaires.

Le travail est considérable pour traiter en même temps les deux pôles, celui d'un informationnel économique et celui d'un informationnel interculturel. Les ratés dans la régulation de l'antagonisme entre ces deux pôles ont déjà entraîné nombre de violences extrêmes. Il conviendrait pour améliorer sa régulation de mobiliser des ressources négligées et de produire des perspectives constructives. La régulation interculturelle franco-allemande a ici un rôle à jouer. Une large part de l'Allemagne situe cette régulation davantage dans une perspective consensuelle comme on peut le voir à nouveau avec l'invention et le développement d'un Office germano-polonais pour la jeunesse des deux pays. Nombre de Français voit davantage la régulation de la mondialisation dans une perspective dissensuelle, par exemple, à l'égard de l'"américanisation". C'est, par exemple, le combat pour "l'exception culturelle". Certains reprochent à l'Allemagne d'être par trop complice de cette américanisation alors qu'eux-mêmes savent bien qu'ils ne sont que partiellement en mesure de l'éviter.

Ces questions franco-allemandes sont à travailler pour elles-mêmes mais aussi transposées dans le cadre européen, voire dans le Monde, à l'échelle d'un plus grand ensemble de singularités nationales.

L'interculturel franco-allemand a du chemin devant lui pour se comprendre lui-même et se situer dans l'Europe et dans les mondialisations économique et interculturelle. La tâche n'est que trop modestement entreprise au regard des urgences d'aujourd'hui et des incertitudes de demain. Allemagne, France : deux manières différentes d'être soi et non soi au regard du passé et dans ces mondialisations en cours. Deux manières qui, en symétrie (rivalité) comme en complémentarité (coopération), présentent un vif intérêt l'une pour l'autre. Il faut approfondir, préciser, dérouler leurs interactions éprouvées, expérimentées, réfléchies. D'autant qu'alors, au bout, de l'invention serait possible.

Les remarques de méthode que nous faisons pour baliser l'énorme complexité de l'échange et de la recherche interculturels et pour mettre en garde contre les hâtes et les simplifications, n'ont pas pour but de détourner de l'action. Elles veulent indiquer que l'échange et la recherche interculturels ne pourront pas être faits par des adultes et plus particulièrement des chercheurs qui travailleraient seulement sur les autres et jamais sur eux-mêmes. Le savoir interculturel actif ne résultera pas d'une simple production en extériorité. La recherche interculturelle suppose des rencontres au cours desquelles l'altérité radicale n'est pas évitée. La multiplication de telles rencontres constitue un nouveau et un tout autre horizon de mondialisation, celui où l'information n'est pas donnée pour être exploitée (le plus souvent contre l'autre) mais pour être inventée, à partir d'une interaction à la fois spontanée et réfléchie.

L'échange et la recherche interculturels sont soumis à de multiples soucis de bricolage pratique dans tous les domaines où ils ont commencé à intervenir techniquement. Mais les modalités nouvelles de co-présence étendue et intensive des cultures et de leurs membres dans les mondialisations en cours - économique, géopolitique, informationnelle - conduiront (à travers leurs insistances liées aussi aux intérêts, aux aspirations, aux échecs encourus) à d'autres développements et à d'autres recherches. L'approfondissement des faits et l'épreuve des auto-(dés)organisations -en se conjuguant- tireront l'interculturel au delà de son utilisation directement utilitaire ou de sa confiscation facile comme nouvel idéal.

 

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