Les structures et les personnes
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Prof. Hans-H. Lenharde
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2.3. De la particularité structurelle de la vie commune
Lorsque animateurs, responsables et jeunes vacanciers se retrouvent ensemble pour un temps, l'amorce de la vie avec les autres se fait de façon très variée. Les directeurs et les animateurs commencent en général par expliquer et expliciter entre eux comment ils ont l'intention de vivre avec les jeunes et pour les jeunes -qui ne sont pas encore partie prenante- et par créer des conditions qui, à leur avis, seraient, en fonction de leurs propres idées et de leur système de valeur, favorables à la vie quotidienne avec ces jeunes. Dans la pratique, j'ai vu des centres qui, de par les ambitions sportives de leur directeur, étaient équipés de vingt-cinq bicyclettes haut de gamme pour une activité sportive intense. Dans un autre cas, l'enthousiasme du directeur pour l'alpinisme a conduit à utiliser la moitié des dépenses en équipements pour des cordes et autres matériels de cordée. Dans ces deux cas évoqués, l'engagement personnel par rapport à un certain mode de vie (vélo et alpinisme) a été le moteur qui a permis de créer dans les centres de rencontres une réalité satisfaisante aux besoins de ceux parmi les participants qui se rallient à une certaine norme de compétitivité sportive. Je pense que ces responsables apportent une aide et une motivation valables à ceux qui partagent ces mêmes intérêts, par exemple pour le cyclisme ou la varappe... et c'est bien l'expérience que j'ai faite. Et puis, je regarde ces jeunes qui débarquent aussi dans ce centre de rencontres de cent-cinquante lits environ situé dans le Sud de la France; ou bien ce groupe de jeunes réunis en Haute-Bavière. Et j'en vois une majorité qui a d'autres approches subjectives. Ils ne correspondent certainement pas à l'image que les animateurs se font de "leur" groupe à hobby et c'est ainsi que commence le conflit préprogrammé. Celui qui veut autre chose n'a pas la partie facile. D'une part, parce qu'il n'existe pas de matériel aussi facilement disponible et prépare pour ses propres besoins, d'autre part parce qu'il veut quitter le "cadre normatif" de l'activité pédagogique projetée et qu'il doit se créer son propre espace d'activités et s'équiper avec les outils nécessaires. Parmi les cent-cinquante jeunes d'un grand centre de vacances, les fanas de ping-pong relativement nombreux ont beaucoup de difficultés à s'arranger avec les trois tables disponibles qui sont en très mauvais état. Les nombreux adeptes du vélo qui souhaitent échapper à l'isolement du camp à l'aide d'une bicyclette toute simple pour découvrir la vie dans le pays d'accueil, se plaignent du manque de vélos "ordinaires'' -qui sont généralement défectueux et techniquement mal entretenus- et se révoltent lorsqu'ils se trouvent en face de vingt-cinq bicyclettes "haut de gamme" utilisées pour des courses spectaculaires et prêtées sous la surveillance des animateurs pour des circuits d'entraînement bien disciplinés. Les jeunes avides d'activités ludiques et de ballades relax dans cette campagne de Haute-Bavière n'ont pas grand-chose à faire de l'équipement de luxe prévu pour tous les niveaux de difficulté dans la grimpette alpine. Cet équipement reste au foyer sans être utilisé, sauf à l'occasion d'une randonnée de trois jours pour un petit groupe. De même que la chaîne (avec trop peu de puissance en watts pour satisfaire aux besoins en "sound" de cette jeunesse citadine) a tellement servi et resservi qu'elle n'est plus suffisante pour les fêtes prévues. En tout cas, il est difficile pour de nombreux jeunes de vivre conformément à leurs envies. L'imaginaire des responsables par rapport à la vie dans "leur" groupe se concrétise en actes (préparation, organisation, équipement matériel correspondant à leurs systèmes de valeurs) et crée une réalité qui n'est pas conforme à la réalité subjective des jeunes. Et la seule chose qui, à mon avis, soit problématique, est la prise de conscience limitée des détenteurs du pouvoir par rapport à ce phénomène. Les objectifs pédagogiques et la planification d'une vie de groupe "bien pensée" au niveau des contenus dans la perspective d'un champ d'expérimentation aux apprentissages interculturels sont souvent sans intérêt pour les participants, si ceux-ci ne sont pas vraiment invités à vivre ce qu'ils ont envie de vivre. Le problème ne réside pas dans le manque de qualification des animateurs qui pré-structurent le cadre de vie du groupe dans la rencontre (quoi qu'ils proposent ou préparent, cela correspondra toujours plus ou moins aux désirs d'une majorité ou sera rejeté par une minorité). Ce qui m'a étonne, c'est combien les animateurs étaient peu conscients, peu sensibles à la prépondérance de leurs systèmes de valeurs A de leur cadre de vie sur les personnalités et les besoins subjectifs des jeunes. Pour moi, cela a été souvent un cauchemar que de m'imaginer tous ces jeunes dont le seul rôle consisterait à jouer en coulisses le programme mis en scène par les animateurs. La question soulevée est la suivante - les jeunes sont-ils là pour jouer les marionnettes dans le jeu social des détenteurs du pouvoir dans les rencontres ? Ou bien la structure de base de la rencontre est-elle déterminée par les jeunes, capables de définir eux-mêmes le cadre de vie qu'ils souhaitent -les "vieux" défenseurs de systèmes de valeurs "dépassés", devant être des accompagnateurs relativement effacés et attentifs, chargés d'aider les jeunes à concrétiser ce cadre de vie ?
Autant de niveaux qui déterminent les problèmes particuliers de la vie en groupe, en fonction de l'image que se faisait d'elle chacune de ces micro-sociétés. La minorité des cyclistes non-sportifs vivait par exemple sa situation particulière (n'être que peu entraînés à la randonnée ou à la course), comme une imperfection et comme une situation d infériorité qui les disqualifiait et dont il fallait se libérer. Je prendrai pour illustrer mon propos l'exemple déjà mentionné de l'adolescent plutôt corpulent. Après s'être retrouvé coupé des autres et abandonné, parce que dès la moitié de l'étape il n'arrivait plus à suivre et s'époumonait loin derrière les autres, ce garçon fut l'un des premiers à se mettre en selle au départ le deuxième jour. Il voulait effacer par un surcroît d'efforts les avanies subies la veille à son arrivée tardive. Résultat : les normes de la majorité de ce groupe le poussèrent à dévaler une pente, et sa course se termina par une chute dans le fossé et des blessures graves. Pour avoir voulu participer, s'intégrer, il se retrouvait dans la situation du malade - celle de quelqu'un qui, comme dans de nombreux types de sociétés, est plaint et se trouve ainsi réintégré -. L'univers subjectif de quelqu'un en situation minoritaire est intéressant et révélateur pour les personnes en situation d'observateur ou de responsable, d'animateur qui, de par leur rôle, acceptent de reconnaître l'importance de la vie existentielle des individus pour la vie des groupes. Il m'est apparu à plusieurs reprises que les systèmes de valeurs de la plupart des responsables faisaient une large place au "bon" fonctionnement en commun, le plus souvent conçu dans le cadre de la morale qu'ils représentent au sens le plus large du terme; c'est probablement la conséquence des modèles que leur ont transmis l'école et le milieu familial, modèles de la société en R.F.A. Il est significatif qu'il ait fallu, dans le cas relaté ailleurs, attendre le lendemain de l'affaire du "cas social", pour rendre possible ou même simplement admettre la scission d'un groupe d'activités en deux sous-groupes différents. On ne note guère de penchant à laisser coexister plusieurs possibilités de vie, et guère de responsables sensibles à l'expression du besoin d'être autre, qui de toute façon ne s'exprime qu'avec circonspection dans ce type de rapports de pouvoir. Il est certainement plus simple de considérer la vie sociale du groupe sur la base de critères et de circonstances objectifs; l'idée que la rencontre de jeunes se déroule "sans problèmes" joue un rôle important. Déjà l'idée qu'un dysfonctionnement structurel de la vie de groupe puisse être vécu et ressenti positivement surtout dans un espace de vie aussi restreint, poserait certainement à bien des responsables de gros problèmes au niveau de leur mode de pensée. Les modèles de société que constituent les centres de jeunes me sont apparus comme des reflets des modèles sociaux avec lesquels ceux qui s'y trouvent arrivent et continuent de vivre. Si l'on tente de laisser jouer d'autres réalités, subjectives, en sériant ce qui pour les jeunes est important dans le mode de vie collective qui est celui du groupe de vacances, on constate qu'il existe toute une gamme d'autres approches, d'autres conceptions de la vie, que l'on peut confronter entre elles. Lorsque tous furent appelés à vivre une fois et durant un temps limité (une demi-journée à titre d'essai) tout ce qui correspondait à leurs besoins, certains trouvèrent de pleines possibilités de vie, d'autres s'étalèrent jusqu'à empiéter sur l'espace de leurs partenaires, créant des situations conflictuelles, et firent l'expérience de la transgression et avec quelquefois le sentiment de la menace; d'autres encore se trouvèrent désarmés, incapables de réfléchir et d'agir, leur inactivité étant le résultat d'un brusque défaut de modèle et de la disparition de leurs points de repère, phénomène inaccoutumé. Je constate à quel point les jeunes Allemands et les jeunes Français manquent de repères intérieurs pour élaborer des structures de vie sociale. Ils n'ont pas la volonté résolue qui est nécessaire à la mise en oeuvre de certains modes de vie, ni d'images subjectives qui agiraient comme des stimuli pour guider leurs intérêts. Par contre, on assiste en général à la reprise pure et simple de tout ce qu'apportent les forces externes (majorités, équipes d'animateurs énergiques et instances normatives, circonstances extérieures). Dans ce contexte, la lutte de l'individu pour assurer son espace existentiel ne peut s'engager (avec l'aide d'interventions de l'observateur) que lorsqu'elle est provoquée (donc stimulée de l'extérieur). Même dans ces mini-sociétés que sont les centres de vacances, on rencontre des attitudes de "déviance". On y retrouve très fréquemment ce comportement fait de résignation et d'adaptation aux exigences d'une instance vécue comme compétente et surpuissante (que les jeunes qualifient diversement : les chefs, le dictateur, les patrons, c'est comme ça, il faut qu'il y ait de l'ordre...); il illustre leur impuissance à vivre ce qu'ils sont. L'autorité et l'ordre apparaissent comme étant des éléments essentiels du quotidien dans les rencontres, quel que soit le vernis progressiste dont se parent les responsables qui en déterminent le cadre structurel; les différences de culture qui sont à la base de la vie commune binationale font de cette question une problématique particulière. Qu'adviendrait-il si l'on appelait à l'émergence des formes de vie spécifiques de deux cultures et/ou de plusieurs individus ? Deux ensembles culturels dans un même centre de rencontres ? Une multitude de petits groupes ou groupuscules échappant à toute vue d'ensemble ? Encourager l'émergence de formes de vie issues de microsystèmes sociaux et subjectifs multiples pour créer un autre ensemble viable est une perspective plus effrayante aux yeux de la majorité des organisateurs de ces lieux de rencontre que la non-existence des composantes de cet ensemble (situation que, Dieu merci, l'oeil saisit d'emblée et qui ne paraît pas trop pesante). Les chances d'élargir le champ d'expérimentation de ceux qui feront la société de demain sont déterminées davantage par une ouverture à plus de risque et beaucoup moins par la validité absolue des schèmes et des valeurs de ceux qui déterminent ou sont censés déterminer avec un sens élevé de leur responsabilité le cadre et les règles de la vie d'un groupe.
2.5.Minorités et structures de pouvoir Je me rappelle la grande colonie de vacances dans le Midi, où se trouvaient quatorze jeunes Allemands et deux animateurs allemands dans un environnement composé de 150 jeunes Français, un directeur français et douze animateurs français. Ou le garçon de douze ans qui faisait le circuit à vélo avec un lourd sac à dos; ses forces étaient de loin plus faibles que celles des autres participants (je le retrouvais loin derrière le groupe, poussant son vélo dans une côte il était juste en train d'essayer de le remettre en état de marche après avoir donne des coups de pied dedans; épuisé, il le laissait tomber à chaque instant). Pourquoi recommencer à mentionner les particularités de quelques individus participant à des rencontres organisées dans divers centres ? Je souhaite rouvrir le débat sur les structures de ces rencontres sous l'angle des minorités; il s'agit chaque fois de situations qui, à mon sens (dans mon système de valeurs), devraient avoir pour fonction essentielle d'apprendre à vivre les uns avec les autres, ou chacun pour soi. Le fait est que, dans ce centre du Midi de la France, le déséquilibre numérique ne déterminait pas dans les mêmes proportions pour tous les possibilités de réalisation de soi. Un directeur qui parlait exclusivement français faisait de longs discours matinaux, écoutés avec intérêt et dans le calme par la majorité des participants. Le petit groupe allemand -soit monolingues, soit parlant français, mais pas assez couramment- devait se soumettre chaque matin à cet exercice pour lui incompréhensible, alors qu'il ne bénéficiait que de bribes de traduction chuchotée de temps à autre. Il est évident que la mauvaise humeur se fit jour, sans que cela débouchât sur une réflexion; il n'en résulta que des observations négatives sur ces "structures répressives". Ce n'est pas le déséquilibre numérique en soi qui caractérise cette situation, mais la manière dont cette minorité vécut le fait qu'elle n'avait pas suffisamment d'espace pour satisfaire son besoin de communication; en d'autres termes : ce sont les mécanismes de l'exercice du pouvoir par les dirigeants -en l'occurrence le directeur français et le nombre élevé d'animateurs et de participants s'exprimant en français- qui sont l'objet de mon analyse de structure. Dans ce contexte, il était important pour moi d'introduire une phase de traduction -à l'issue d'une séquence du discours matinal du directeur- et quelques "qu'est-ce que c'est, ce mec ?" 1) attirèrent l'attention sur le réel problème posé par l'existence d'une minorité. Ce type d'intervention n'était concevable que venant d'un contre-pouvoir, en l'occurrence d'un observateur extérieur mais engagé dans la pratique des rencontres; l'alternative face à ce type de structures largement répandues est sans aucun doute l'action "révolutionnaire" des minorités pour imposer leurs droits. Cela semble rarement possible dans les groupes de rencontres franco-allemands, mais débouche certainement sur des expériences très intenses qui permettent aux individus de renforcer leur conscience d'eux-mêmes, lorsqu'ils doivent vivre ces structures conflictuelles et les efforts affectifs qui y sont lies. La condition en est que les dirigeants adoptent un comportement adapté à ce type de problèmes structurels et qui facilite un tel processus. C'est l'un des problèmes essentiels qui se posent dans le cadre de la vie en centre. En premier lieu, les structures sociales observées telles qu'elles sont vécues montrent l'existence de systèmes de valeurs qui font du "bon fonctionnement" de l'ensemble la priorité absolue, passant avant les besoins des jeunes qui y vivent. Ces valeurs spécifiques à la plupart des équipes d'animation -organiser des vacances qui se passent avec le minimum de problèmes- s'orientent sur des dimensions comme l'harmonie, la communauté, la prise en considération des autres, le groupe, etc., et beaucoup moins sur la vie et son expression : le conflit, la confrontation, l'individualité, la pluralité, la coexistence, etc. D'autre part, le continuum dans lequel s'inscrit la démarche pédagogique des dirigeants est peu ouvert à cette problématique; ils consacrent beaucoup leur attention à des actions, à des programmes de loisir réalisés collectivement, mais très peu à l'ouverture d'espaces où les jeunes pourraient vivre des expériences avec leur individualité et leur différence et qui permettraient à des jeunes pris individuellement et à des groupes minoritaires de relativiser, pour eux, l'impact de la vie de groupe préstructurée. Les gens les plus divers se retrouvent ensemble dans les rencontres, en fonction de leur individualité et de leurs normes de valeurs, de leur appartenance à une cultures-, une nation, une tranche d'âge, à une catégorie professionnelle ou à aucune, à un sexe, et/ou à une catégorie de sportifs ou d'intellectuels, et ils vivent de la manière la plus diverse ce qui pourrait apparaître au premier coup d'oeil comme étant la réalité fort simple des vacances... Qui décide, entre les multiples systèmes de valeurs, de celui qui sera autorisé ou accepté, quel est le bon ? Aussi longtemps que la coexistence "positive" de systèmes de valeurs différents est l'illusion, la mise en oeuvre réelle des différences demeure l'exception dans ce type de microsociétés de vacances. C'est la reproduction du système classique de l'auto-valorisation. Au niveau des relations entre les individus, cela signifie que chacun affirme sa supériorité au détriment d'un autre dont on "fait" un inférieur. C'est ainsi que les dirigeants portent un jugement sur les jeunes, les hommes sur les femmes, les jeunes sur les vieux, etc., et qu'on se valorise en dévalorisant les autres auxquels on se compare; il en va ainsi des adolescents de la classe moyenne vis-à-vis des enfants issus de foyers, des sportifs vis-à-vis de ceux qui sont plutôt enclins à la contemplation artistique, etc. Dans les groupes binationaux qui mettent en présence des échelles de valeurs diversifiées, cette attitude amène les différents groupes culturels à placer les formes sociales et matérielles de leur mode de vie au-dessus de celles des autres; par conséquent, cet aspect de la concurrence entre nationalités concourt lui aussi à marquer la vie commune de ces groupes. Qu'il s'agisse de la nourriture, de l'éducation, de l'habillement ou d'autre chose, il est courant que transparaisse, masqué, un sentiment de supériorité. Or ce sentiment de supériorité implique toujours simultanément que d'autres se sentent en situation d'infériorité, dévalorisés; c'est le système de domination qui induit ce vécu dévalorisant. Tant que les mécanismes fréquemment observés d'auto-confirmation inconsciente -dans le cadre du système décrit ci-dessus- permettent l'instauration d'un système de pouvoir unidimensionnel quasi-autoritaire, incarné par exemple par des pédagogues détenant les "bonnes valeurs" (directeurs, moniteurs, organisateurs) et qui marquent la vie du groupe par leur appréciation de la situation, le vécu des jeunes moins valorisés par eux (nonsportifs, déviants de la norme sexuelle donnée, individualistes, amateurs de lecture, demandeurs de tendresse, etc.) sera placé sous le sceau de l'infériorité. Il est évident que ceux-là élaborent des systèmes de défense; les micro-groupes, les subcultures sont le produit de ce genre de détresse, tant qu'il est encore possible de vivre ces formes de défense destinées à conserver ses propres normes et son identité. Dans les centres où se pratique un véritable "activisme du programme", les "traînards", stigmatisés, m'ont fait l'effet agréable d'être les vestiges d'un système pluraliste; de même, dans une équipe d'animation composée de sportifs virils et plutôt durs, la minorité que constituaient une animatrice et un responsable du genre sensible et intellectuel : ils assumaient leur situation d'"outsiders coopératifs", en la considérant comme une importante contribution à la vie de groupe dans son ensemble. La situation devient plus périlleuse lorsque l'appareil dirigeant, le plus souvent issu de l'organisation, vit sa prétention à l'exercice du pouvoir au point d'exiger des jeunes une adaptation quasi totale aux normes de vie imposées par les responsables. C'est le cas par exemple lorsque, sur ordre de la direction faisant passer son besoin de contrôle par dessus tout, les groupes dorment et vivent dans des tentes occupées par des participants du même sexe et sous contrôle pour pouvoir empêcher presque tout contact hétérosexuel, même dans le cadre de couples déjà constitués. Ou bien lorsque certains animateurs poussent leur besoin de tout harmoniser jusqu'à rationner et organiser jusque dans le moindre détail la nourriture, les repas ou l'usage du matériel de sport. Evidemment, cela a permis et permet d'éviter certains conflits entre les jeunes, au profit d'une vie de groupe organisée et ordonnée. Mais de quel type de comportement social est-il fait ainsi l'apprentissage ? C'est ce type de centres bien "ordonnés, bien nets", où dirigeants et responsables sont le plus souvent fiers de souligner l'absence de problème qui me semble faire le plus problème. Ils satisfont -par une forte dose de réglementation- leurs besoins de pouvoir à double titre :
Il suffit de constater quels sont les besoins (la plupart du temps ignorés) de ceux qui ne sont pas "les forts", pour mieux comprendre ce que signifie la reproduction d'un processus social observable à peu près en toutes circonstances. Impossible de vivre certaines choses, comme l'irrégularité du rythme de vie telle que l'aiment les jeunes participants aux rencontres en centres de vacances ou des relations sexuelles entre jeunes adultes; si l'on y regarde de plus près, il ne s'agit pas d'impossibilité, mais de répression. Cette non-autorisation d'individualités "importunes" et "dévalorisées" dans le cadre des rencontres fait vivre aux intéressés une situation où ils se sentent non-acceptés. Si ce n'est pas dans le cadre de rencontres de jeunes gens d'origine sociale et nationale diverse, où donc se trouve l'espace où il leur est possible de tenter de vivre leur propre identité dans la confrontation avec la différence individuelle et culturelle incarnée par les autres ? Il reste que pour les jeunes pris chacun pour soi, ce processus d'adaptation par le nivellement est aussi un apprentissage d'un certain type; simplement, cela me semble faire problème lorsque ce lieu de vie pour des jeunes est utilisé en première ligne à la seule fin de les intégrer et de les insérer dans le système de valeurs d'une équipe pédagogique. Les jeunes ainsi socialisés se retrouvent dans une situation dont ils ont vraisemblablement fait à maintes reprises l'expérience dans leur vie quotidienne : ils sont soumis à des pressions visant à leur faire accepter un système de valeurs qui les domine. C'est un apprentissage de plus, qui les renforce dans leur sentiment d'impuissance individuelle. Ceux qui "décrochent" en silence dans les centres se font en général peu remarquer et semblent être intégrés, parce qu'ils n'y voient aucune chance de vivre ce qu'ils veulent vivre dans le groupe. La difficulté qu'éprouvent les responsables à vivre avec des jeunes différents les uns des autres en les acceptant dans leur diversité -c'est-à-dire en les aidant à se trouver et à se réaliser- me semble être l'un des problèmes les plus tangibles au niveau des structures. Pour formuler la question sur le mode de la provocation : ce qui pose un problème dans les rencontres de jeunes, ce sont les normes et les valeurs des personnes qui contribuent largement à structurer ces groupes. Plus grands sont les groupes que façonnent pour l'essentiel un directeur et dans leur vécu quelques animateurs, et plus il est vraisemblable qu'ils ne travaillent pas avec les jeunes en tenant compte de ce qu'ils sont vraiment, mais en projetant leurs propres besoins sur ces jeunes dont ils ne perçoivent que des stéréotypes dépersonnalisés. Pour rester dans la provocation, il existe une relation inverse entre le succès quantitatif des rencontres binationales et l'intensité du vécu interpersonnel au niveau de la qualité; les structures réunissant un grand nombre de jeunes dans de grosses unités (camp de jeunes regroupant 200 participants) empêchent l'acquisition par chacun du sentiment de sa propre valeur. En d'autres termes, ce n'est que si les jeunes (avec leur bagage culturel) entrent en contact les uns avec les autres en tant que personnes (et pas dans l'anonymat des grands groupes) qu'il leur est possible d'élargir leurs capacités et de développer leur personnalité dans les rencontres franco-allemandes en centres de vacances. Toujours sur le mode de la provocation : comment des jeunes peuvent-ils vivre leur caractère allemand ou français, que ce soit sur le plan de la langue, des besoins d'ordre, des finances ou de la culture et assumer leur vécu dans un espace social qui est consacré avant tout à l'instauration d'un ordre destiné à régenter le grand groupe dans son ensemble ? En d'autres termes, le caractère individuel tel que chacun l'incarne a besoin d'espace pour exister. Le caractère particulier de l'autre, tel que peut le vivre son partenaire, ne déclenchera aucun processus d'apprentissage ou de transformation si l'individu ne peut pas faire l'expérience immédiate de réactions d'ordre affectif, intellectuel ou physique. Pour cela, il faut encore de l'espace. Et en fin de compte il n'y aura pas de réelle mise en commun sans élucidation au niveau collectif (discussion, évaluation). Encore sur le mode de la provocation : un travail de rencontre qui vise à faire fonctionner en bon ordre un grand nombre de jeunes ne peut être un moyen d'encourager, de promouvoir le rapprochement entre les peuples. Au contraire, c'est le recours à un système relationnel "intimiste", plus facile à percevoir (en lieu et place de bien des systèmes pédagogiques) qui démultipliera les effets des activités franco-allemandes, en offrant aux jeunes des possibilités de vie plus humaine. Mais ceci, naturellement, dépend des centres d'intérêt des personnes qui structurent les valeurs de cet espace interculturel particulier. 1) en français dans le texte (N.d.T.) retour |