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3. Structures identitaires et action pédagogique
Les exemples choisis ci-dessus, pris parmi un grand nombre d'autres situations vécues dans la pratique des échanges binationaux de jeunes, (exemples non développés ici) mettent en lumière un certain nombre d'aspects structurels de la vie individuelle et collective qui, étant survenus à des individus bien précis dans des situations bien précises, sont de nature intrasubjective et ne sont pas reconnus pour ce qu'ils sont, parce qu'ils relèvent de la psychologie et non du réel apparent, c'est-à-dire des conditions et des actes objectifs.
Or tout contact avec les objets et les sujets dans la rencontre a toujours son corollaire direct au niveau du vécu subjectif. Nous ressentons et nous évaluons les conséquences de chaque rencontre, de chaque rapport; elles sont ou agréables ou désagréables, et ce en fonction du système de valeurs de chaque individu et de la position qu'il adopte en conséquence.
- Je suis aussi bien le corps à qui parviennent les injonctions du responsable par voie acoustique que
- le sentiment d'impuissance, de joie, de peur ou de colère, que
- l'intellect qui juge et imagine, tirant les conséquences dans une autre réalité, que
- l'acte vécu comme réaction, qu'il s'agisse de pleurer, de rire ou de frapper du poing sur la table.
L'espace dont les partenaires peuvent disposer pour vivre dans les rencontres est fonction du champ libre imparti à ces impulsions subjectives; tout dépend des possibilités de vie des personnes qui existent en ce lieu et en même temps des structures de pouvoir qui font s'ouvrir ou se fermer les êtres humains, c'est-à-dire des espaces de liberté où l'individu peut être.
Sans la possibilité d'être ce qui est en moi, j 'ai peu de chances de savoir ce qui est en moi, ce que je suis. L'espace d'actes non censurés, non réglementés, c'est-à-dire l'espace favorable aux expression spontanées, revêt une grande importance lorsque des jeunes gens veulent faire l'apprentissage de ce qu'ils sont eux-mêmes et de ce que cela entraîne pour la vie commune avec d'autres, d'autres groupes et d'autres cultures, et si , regardant derrière eux, et pleinement conscients de ce qu'ils sont, de ce qu'ils peuvent et de ce qu'ils font, ils doivent être en mesure de décider de leur propre devenir.
L'espace de l'apprentissage personnel ainsi défini suppose que les partenaires associés intègrent dans leur système de valeurs cette acceptation de toutes les situations de vie possibles et envisageables en adoptant une attitude de recherche de soi-même (avec les erreurs et les conflits inhérents à cette démarche). La vie de l'animateur devrait être structurée par cette conscience, c'est la condition nécessaire pour que les jeunes puissent développer la conscience de leur vie, sur la base de la spontanéité de leur être.
Ce rapport entend contribuer à rendre les responsables plus conscients des systèmes de valeurs qu'ils véhiculent, du pouvoir qu'ils exercent, en d'autres termes, de leur morale, pour attirer à nouveau l'attention sur les limites de la transmission d'informations rationnelles. Il revient à la subjectivité de décider, après avoir soupesé tous ces éléments dans quelle mesure il convient dans la pratique future de prévoir de temps à autre des arrêts dans les activités spontanées pour laisser la place à la réflexion sur le vécu, c'est-à-dire permettre de vivre en toute conscience des formes de rencontre alternatives aux pratiques en usage jusqu'à maintenant; et c'est aux instances du pouvoir financier qu'il appartient de donner plus de chances à la vie au sens fort du terme dans l'espace des rencontres binationales de, jeunes, en soutenant des projets précis, qualitativement structurés en fonction de ces objectifs.
Quelles sont les perspectives ? Structurer davantage pour rendre davantage de choses possibles est une démarche sans issue, si l'on s'est fixé pour objectif d'accompagner des jeunes pour qu'ils apprennent à vivre les uns avec les autres. Ce qui ne veut pas dire non plus absence de structures, pour tenter d'échapper au dilemme inhérent à chaque action qui, dans le domaine des relations humaines, comporte toujours des risques. il me semble important de constater que c'est la confrontation avec le thème de la recherche qui m'a permis d'élargir ma vue des problèmes et des possibilités offertes lorsqu'il s'agit d'ouvrir des perspectives de vie à d'autres.
Si à l'avenir, la formation binationale est conçue en gardant de plus en plus à l'esprit les besoins et les effets structurels, lorsqu'il s'agit de définir les futurs espaces de connaissance et d'apprentissage, la question de l'organisation dans le détail des conditions structurelles ne revêtira plus qu'une importance secondaire.
Apprendre à vivre dans un champ binational (qui constitue l'espace structurel des rencontres de jeunes) signifie pour moi : arriver à identifier les structures en place -c'est-à-dire juger de leur utilité ou de leur absurdité pour la vie telle que je me la représente- et d'apprendre à en user, c'est-à-dire à les accepter ou à les transformer. L'aptitude au changement en tant que "force antistructurelle" détermine pour une bonne part la forme des structures qui s'établissent.
Epilogue
Il me semble important, arrivé à la fin de ce rapport, de regarder encore une fois ma propre évolution en ce qui concerne la vie des groupes binationaux.
C'est dans les lieux où la réalité des valeurs vécues était aux antipodes des miennes que j'ai été le plus amené à réfléchir et à m'interroger. Le plus souvent, c'est au début que j'ai eu le plus de difficultés à explorer cette réalité, si différente du mode de vie qui est le mien. On est en permanence exposé à la tentation de juger la pensée et la vie en ayant mécaniquement recours aux catégories simplistes du "juste" et du "faux", et c'est un réel handicap lorsqu'on veut essayer de faire l'expérience d'une réalité autre en la considérant telle qu'elle est. L'image que je me faisais de ce que pouvait être la vie dans une "bonne" rencontre de jeunes, une rencontre efficace, s'est beaucoup nuancée, elle s'est enrichie d'une diversité, de potentialités que je n'aurais jamais crues pensables au commencement de mes observations.
Une chose m'apparaît beaucoup plus clairement qu'avant : un tel espace doit constituer un troisième facteur dans la socialisation, sans aucun doute investi d'une portée considérable, et permettre d'apporter un "plus" à une vie commune basée sur la compréhension et la coexistence multinationale et interindividuelle -et je suis convaincu de l'importance d'un tel champ d'expériences, il y va de la survie de tous-; il faut faire là aussi "plus" pour diffuser ces valeurs; les vivre est une condition de la survie.
Résumé
Comme j'estime ne pas devoir trop définir la vie des autres, je présente à la fin de ce rapport une série d'opinions personnelles qui résumeront ma vision de la vie dans les rencontres franco-allemandes.
Je suis pour
- une confrontation plus large avec les systèmes de valeurs qui constituent les structures dans lesquelles fonctionnent les responsables et les animateurs, dans la perspective de transformer les principes qui gouvernent les actes de ces personnes, contraires à la démocratie et à la vie.
- une confrontation plus large avec les contradictions entre les objectifs affichés par l'institution et les individus (plus d'humanité, réalisation de soi-même, démocratie) et la réalité des systèmes de valeurs des individus engagés dans les rencontres observées;
- l'acceptation de la réalité et la prise en compte de cette contradiction, qui est le résultat des problèmes réels auxquels sont confrontées les personnes issues de ces réalités sociales et qui ne peuvent vivre et laisser vivre que la démocratie et l'existence humaine qu'ils ont en eux-mêmes;
- des compétences sociales accrues des équipes en vue d'améliorer les structures d'interaction au sein du groupe, qui représente pour chacun un champ d'apprentissage;
- une distribution des subventions à une moins grande échelle pour faire échec à cette tendance et pour faire vivre la contradiction énoncée ci-dessus, au profit de l'organisation d'un nombre croissant de rencontres expérimentales d'une qualité particulière et dont la portée pourrait être considérée comme exemplaire en fonction des objectifs : aider les jeunes dans un cadre binational;
- une prise de conscience accentuée des principes qui sont à la base des activités de loisirs pour jeunes, par exemple des espaces et des revendications légitimes des individus contre les exigences et les règlements d'un "collectif";
- une plus grande conscience des implications des conditions matérielles (matériel, espace, mobilier, etc.) sur le vécu de chacun;
- une mobilité des structures : il s'agit de permettre ou d'exiger la transformation d'un espace de rencontre en fonction des besoins vivants, concrets des jeunes qui s'y rencontrent;
- l'encouragement de la vie conflictuelle dans la rencontre -par "en haut"- non pas comme source de plaisir, mais pour développer la conscience et la réflexion sur l'individualité des personnes, les rapports sociaux et, par voie de conséquence, une plus grande responsabilité;
- l'aménagement d'un éventail plus grand d'espaces de liberté pour la vie de groupe, qui a pour conséquence davantage de conflits, afin de constituer un potentiel optimal de transformation des individus et des systèmes impliqués;
- la suppression des structures de contrôle en forme de check-list censées garantir un processus de rencontre optimal ne débouchant que sur l'absence de vie et un fonctionnement défini à l'avance.
fin
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