Arbeitstexte de travail

Aperçu sur les tensions entre traditions éducatives nationales
et pédagogie des rencontres interculturelles à l'exemple de :
QUELQUES CENTRES DE VACANCES FRANCAIS

Dany Robert DUFOUR


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2. Le régime de la demande en centre de vacances

J'insistais plus haut sur l'importance de la réciprocité (6) dans la communication; dans les centres de vacances cette réciprocité fait déjà défaut du fait même de l'institutionnalisation de la séparation : d'avoir désigné un groupe comme différent, cela permet de "s'en occuper".

S'en occuper, cela veut dire que des choses sont prévues pour les jeunes, des lieux, des activités, en principe tout ce qui définit un espace-temps du séjour, en plus de tout ce qui est relatif aux bases matérielles du séjour : le manger, le boire, le coucher et le reste; les jeunes sont logés, nourris, blanchis, parfois noircis (7), "activés", animés.

Bref, ils sont donc placés dans une relation d'un type très particulier avec ceux qui s'en occupent et qui définit la nature de l'échange communicationnel, la nature des rapports jeunes/adultes, animés/animants en centres de vacances.

On pourrait imaginer que, si le système centre de vacances avait été conçu par un cybernéticien, ce dont rêvent quelques managers pédagogues, on ait affaire à un système auto-régulé : toutes les demandes de chacun des jeunes pourraient trouver dans le système une réponse adéquate, même et surtout celles qui ne peuvent avoir de réponse à l'intérieur de la machinerie; on sait depuis longtemps intégrer les dysfonctionnements comme conditions de fonctionnement dans ces systèmes. Il faut que ça se détraque pour que ça continue à marcher, c'est la garantie de l'adaptation du système à son environnement (cf. les études des systémiciens en sciences économiques et sociales, les rêves des fonctionnalistes américains dans le domaine des sciences humaines). Il suffit de faire des boucles de rétroaction, ce que les pédagogues connaissent sous le nom de "Feed-back". On crée des instances de concertation, de régulation, de négociations, d'évaluation pour savoir ce qu'"ils'' pensent et ce qu'"ils'' veulent.

Seulement voilà, quand on travaille non pas sur des plaquettes de silicium ou sur la société des abeilles, mais "sur" de l'humain, plus précisément du relationnel humain, ca coince toujours, même si on a été très programmatique : un jeune n'a pas joué le jeu, un moniteur "n'a pas fait son boulot", bilan lapidaire de nombre de réunions d'équipes d'animation; dans le premier cas, on ne sait jamais trop que faire; dans le second, on sait toujours : il faut le former.

En serrant au plus près les postes pragmatiques de la communication en centres de vacances, se dégage ceci : aux jeunes est attribué le poste de demandeurs, à l'instance organisatrice y compris l'équipe d'animation celui de répondeur.

Le centre, d'une certaine façon, représente déjà la réponse faite par avance à la plus grande partie de la demande des jeunes, puisque s'y trouve "tout ce dont ils ont besoin".

La demande n'a même plus à être formulée puisque la réponse est là -précession de la réponse sur la demande. Mais il en reste certes des choses à demander, ça ne manque pas? ça n'arrête pas-.

Le moniteur de tout à l'heure n'avait pas "fait son boulot", il fallait le former. A quoi ? sûrement aux techniques d'animation pour qu'il puisse reconnaître ce qui, dans la demande restée en suspens, répétée, était "vraiment demandé" et auquel il pourrait une fois formé répondre.

Mais, et c'est mon hypothèse centrale de travail, si la part de la demande restée en suspens, venait là comme pour signifier dans son insistance même qu'elle est demande exorbitante, demande de TOUT et qu'à TOUT, ON NE PEUT REPONDRE.

Pourquoi demande de TOUT et pas seulement de quelque chose d'assignable ?

Je faisais plus haut référence à de l'humain où, communicationnellement, ça se détraque toujours. on aura saisi que j'évoquais l'incomplétude originaire du sujet humain, "incomplet" à sa naissance, sommé d'avoir à loger dans des mots toujours dérisoires, qui ne sont pas les siens, cette pulsion qui l'anime, limité dans son existence puisqu'il a à faire l'impossible apprentissage de ce qu'il est un être pour la mort.

Si l'on sait que la petite enfance est le lieu de passage où s'anime le théâtre d'ombre des figures invraisemblables de la complétude : Robin des Bois, Tintin, Superman, Goldorak -on trouve TOUT dans le sac d'emblèmes enfantins-; que l'état adulte est ce qui reste du sujet qui à la fois a renoncé et qui parfois renonce encore à renoncer en demandant des objets que le désir exténue si vite qu'il en faut redemander d'autres, que peut-il y avoir entre les deux, dans l'entre-deux du moi-tout au sujet clivé, divisé ?

Et qu'est-ce que cet entre-deux peut demander sans l'autre entre-deux qu'est le centre, entre famille et école, entre l'espace où tout est répondu par avance et l'espace où rien n'est demandable.

Le centre n'est-il pas un espace de transition pour un demandeur qui réitère une demande qui ne sait plus s'exprimer comme demande de TOUT, qui a oublié qu'il ne demandait jamais que cela, demandeur qui ne sait pas ce qu'il demande.

Car sa demande est toujours déjà déplacée parce que quand il demande une chose (il ne peut faire autrement), il exclut tout le reste et ce qu'il demandait c'était aussi tout le reste.

On ne peut prétendre à la satisfaire parce que on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas. Pourtant quand on répond à un adolescent, et c'est ce qu'on fait, ça l'insatisfait nécessairement.

On ne pourra pas former le moniteur à répondre à ce qui est vraiment demandé (8), tout simplement parce qu'à le donner, on donne à côté et on réactive le procès de la demande. Elle court, elle court... comme le furet. Mais on peut le former à ce qu'il fasse assumer la demande par le demandeur.

Cette structure a bien des moyens de s'actualiser au gré des contextes personnels (ceux des individus en cause) et institutionnels. J'en avais relevé plusieurs dont certains sont notés dans les rapports d'observation.

Quoi qu'il en soit, je m'interroge sur un certain libéralisme pédagogique greffé sur l'autoritarisme social de la ségrégation qui maintient les jeunes en centre de vacances dans le régime de la demande, sur cette sorte de régression narcissique où ils sont conduits, où pour le coup tout est demandable. Le centre peut-il être un groupe de jeunes infantilisés demandant tout sans recevoir de réponse, servis (nourris, logés, blanchis, noircis, activés, animés) par une escouade d'adultes (directeurs, moniteurs, gardiens, cuisiniers, femmes de service ... ) en peine de toujours tomber à côté dès lors qu'ils répondront à ce qu'on leur demande ?

Double méprise et double frustration.

Il faut sûrement revoir tout cela :

- la nourriture, il n'y a pas qu'à la demander, ça se gère, ça s'achète, ça se cuisine.
- les activités, il n'y a pas qu'à les demander, ça se construit, ça s'use, ça se reconstruit.

Les directeurs de centres se satisfont souvent de montrer un tableau semainier plein comme un oeuf.

Que les jeunes demandent autre chose, et le bon pédago libéral s'efforcera de le leur donner ... jusqu'à la prochaine fois. Heureusement que les séjours ne durent que quinze jours ou trois semaines !

 

Mais à l'épreuve, la multiplicité et la systématicité des activités ne permettent pas d'éviter le "drop out" des jeunes qui passent leurs Journées au bistrot (je n'ai rien contre le bistrot, il est un bon lieu d'accueil des lassitudes mornes et désenchantées).

Les responsables ne comprennent pas et invoquent l'air du temps, ils ne savent pas qu'en proposant une autre activité, ils n'ont remédié qu'à leur propre demande, remède contre l'angoisse qui pointe quand tout n'est pas plein.

Or c'est le trop-plein même des activités qui les vide -pas de zone de latence, pas de vide, pas de blanc, pas de vacance au sens strict pour accueillir du manque à être, de la demande sans fond, celle qui use tous les objets, mais celle aussi, pour peu qu'on n'y fasse pas barrage, qui est capable d'en construire-.

Là aussi il faut remettre au demandeur sa demande pour qu'il la gère et la fasse advenir en la confrontant à ce qui va la limiter, la rendre acceptable pour les autres, qu'il la dialectise aux lois, cadeau symbolique; pour qu'il génère, puis fasse dépérir, pour qu'il poursuive ses objets.

 

Pourquoi tout cela alors qu'il ne s'agit que de connaître les techniques de développement des photos ou celles qui permettent de virer de bord sur un dériveur sans dessaler ?

Parce qu'on n'apprend des techniques que quand est en jeu un rapport de maîtrise à son environnement; la maîtrise c'est une des figures accessibles de la complétude. Mais il faut que cela puisse s'entrevoir, affecter le sujet qui s'y engage sinon il ne reste qu'un travail (étymologie tripalium: "instrument de torture"), pas une activité (de agere: "poursuivre").

 

6)"En énonçant une phrase dans une situation de communication, un locuteur accomplit un certain type d'acte social défini par la relation qui s'établit entre le locuteur et l'auditeur"; Renacati : "Le développement de la pragmatique" in Langue Française No 42, mai 1979. retour
 
7) Il y a parfois des « Bistrots », institution bien française, à l'intérieur des centres. retour
 
8) Je renvoie à un de mes textes sur ce sujet dans Pratique de formation No 3 sur l'Evaluation -Revue de la formation permanente de Paris VIII- : Evaluation, Evolution, Evacuation. retour

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