Arbeitstexte de travail

Aperçu sur les tensions entre traditions éducatives nationales
et pédagogie des rencontres interculturelles à l'exemple de :
QUELQUES CENTRES DE VACANCES FRANCAIS

Dany Robert DUFOUR


Sommaire


2ème partie : rapport sur les actions d'observations en centres de vacances


1) Visites de divers centres

Les observations relatives à la recherche sur le "rôle des centres de vacances dans les rencontres internationales" se sont déroulées au cours du mois d’août sur trois semaines environ.

J'ai, pour ma part, choisi d'effectuer des observations en fonction de la nature des rencontres binationales. Trois types de rencontres existent en effet : celles qui regroupent ce qu'on appelle des pré-adolescents (12-14 ans), celles qui regroupent des adolescents (15-18 ans) et les rencontres de jeunes adultes (18-25 ans). Le dernier type de rencontre sort de l'étude consacrée aux centres de vacances, mais en accord avec les membres de l'équipe, il a semblé utile de parcourir l'ensemble des situations où se déroulent des rencontres réalisées par des associations organisant des vacances de jeunes, de façon à les relativiser les unes par rapport aux autres, à faire ressortir les constantes de ces rencontres et leurs différences.

Je suis resté ainsi environ une semaine dans un centre de vacances de pré-adolescents dans les Vosges, une semaine environ dans un centre d'adolescents en Gironde, une semaine environ dans une session d'exploration en Bretagne, que je ne relate pas, puisque ce type de rencontre n'entre pas dans le thème de recherche, mais dont la connaissance m'était néanmoins indispensable pour compléter mon information sur les différents types de rencontres franco-allemandes de jeunes.

 

OBSERVATIONS AU CENTRE DE PRE-ADOLESCENTS (VOSGES)

Le centre regroupait des garçons et des filles, Français et Allemands, venant de milieux socio-culturels moyennement favorisés et peu favorisés pour le groupe français, un peu plus favorisés pour le groupe allemand. Il faut noter à propos de l'âge que les garçons et les filles se répartissaient de façon assez homogène entre Français et Allemands.

Ma venue n'avait pas été annoncée aux jeunes, si bien que j'eus à faire face à un feu roulant de questions discrètes mais précises de la part des jeunes Français surtout. Ils avaient, semble-t-il, besoin de me situer dans la hiérarchie du centre. Le Directeur du centre à qui j'avais présenté l'objet de la recherche mit à ma disposition tout ce qui pouvait faciliter mes observations et me demanda s'il fallait présenter aux jeunes l'objet de mon travail ou si je préférais qu'il ne fut pas déclaré. Il était possible dans ce cas de me présenter comme son ami, je pourrais ainsi observer le centre et les rapports qu'y nouent les jeunes à leur insu, de façon à ne pas susciter ou prendre le risque de les voir adopter une attitude de façade "'face au chercheur". Je décidais au contraire d'informer les jeunes sur le sens de mon travail.

Il n'est pas du tout évident qu'une observation dissimulée garantisse au chercheur "l'objectivité"; dans notre exemple, on peut en effet craindre que les réactions observables par "un ami du Directeur" sont celles-là même qui se donnent à voir devant une figure responsable ou son équivalent.

Les jeunes furent donc avertis par le Directeur de ma présence et de mon rôle dans le lieu souvent utilisé pour annoncer les activités de la journée : le réfectoire. Je pris ensuite la parole pour préciser mes objectifs et mes méthodes : participation aux différentes activités des jeunes, discussions avec des petits groupes ou à la demande d'un jeune, réunion-jeux. J'avais été globalement situé par les jeunes en dépit de mes explications, comme quelqu'un qui n'appartenait pas à la Direction des centres de vacances ou de l'O.F.A.J., qui n'appartenait pas à l'encadrement du centre, mais venu d'ailleurs ? où ? entre les deux peut-être. Un incident significatif d'interprétation difficile montre bien les réactions que peuvent susciter la présence d'un observateur même participant et bienveillant comme je pus l'être.

En fin de séjour, quelques garçons et filles allemands entreprirent un "jeu historique" spontané. Ils avaient raflé quelques manches à balai et marchaient dans la cour au pas militaire appuyé. Afin d'empêcher toutes confusions sur leurs intentions, ils avaient pris soin de se grimer au feutre en dessinant sous leur nez une petite moustache carrée, de relever leur manche de chemise pour qu'apparaisse bien un signe : S S.

Les discussions que je pus avoir ensuite avec des jeunes ayant participé à ce "jeu" historique et d'autres n'y ayant pas participé montrent que toute interprétation au premier degré (du type : résurgences-d'un-passé-douloureux-dans-une-partie-de-la-jeunesse-allemande assortie des sanctions conséquentes) serait erronée; non pas que les jeunes auteurs de ce jeu aient, en le réalisant, suivi un stratagème programmé, conscient, porteur d'intentions autres que celles-ci à des fins démonstratives. On peut cependant penser que le didactisme n'est pas exclu des motivations de ces jeunes même s'il n'est pas explicite.

J'ai pris cela comme une mise en garde implicite qui, projetant la lumière sur un événement qui aurait dû me satisfaire pour sa valeur d'observation, désignait en même temps et surtout tout l'à-côté, celui pour lequel nos grilles d'observation (faites elles aussi de stéréotypes) sont aveugles.

Je participais pendant le séjour aux activités quotidiennes des jeunes : escalade, voile, promenade, etc. essayant de séparer à fins d'analyse les conditions externes de la rencontre (populations en présence) des conditions internes (le centre de vacances, son implantation, sa configuration, les activités proposées, le style d'animation du directeur et des moniteurs).

 

Dans les conditions externes on peut relever des facteurs importants jouant dans la rencontre : l'âge, le sexe, les langues parlées, et un nombre très important d'indicateurs secondaires se rapportant aux habitudes culturelles, sociales des jeunes. Dans ce registre d'observations, un petit événement a permis de mieux cerner les différences d'habitudes entre groupes : il s'agit de la préparation d'"une journée allemande", qui faisait suite à l'exaspération latente ressentie plus qu'exprimée par les jeunes Allemands devant les habitudes culinaires des jeunes Français. Cette "journée allemande" s'était en effet réduite à la préparation d'un "repas allemand". Cette réduction est révélatrice des difficultés à discuter -ne tenant pas seulement aux problèmes de maîtrise de la langue du partenaire- des deux groupes. Il a semblé en effet que les raisons de tension latente aient tout autant tenu aux façons différentes en France et en Allemagne de gérer le temps d'une journée (heures de grandes activités, horaires des repas différents) qu'à la nature des repas. Les Allemands semblaient en effet attendre de la "journée allemande" des rythmes de journée plus conformes à leurs habitudes.

Cette préoccupation s'était d'ailleurs exprimée directement la veille, les préparateurs -ou plutôt les préparatrices- avaient demandé à décaler les heures des différents repas. Mais -et ici on retrouve les conditions internes de la rencontre- l'encadrement ne fit pas écho à cette proposition, montrant elle aussi indirectement par là son attachement à des habitudes de vie jugées quasi naturelles.

Les opinions des jeunes relevées en fin de journée valent d'être rapportées dans la mesure où elles signalent bien l'imbrication de nombreuses dimensions dans la formation d'appréciations renvoyant à des habitudes de vie différentes.
Les Allemands trouvèrent que dans le repas (choucroute), les pommes de terre étaient bien "françaises" (sic), mais que la poitrine. fumée et les saucisses étaient bien "allemandes" (re-sic) ou "presque".

Les Français jugèrent le repas allemand "français" ou "allemand", c'est-à-dire "alsacien", mais le seul Alsacien du centre fut le seul à ne pas manger, il "n'aimait pas la choucroute".

Reste que personne n'était satisfait : les Allemands soupçonnèrent du français là-dedans, les Français dénièrent à la journée allemande son caractère et proposèrent la conciliation en invoquant l'Alsace. L'Alsacien s'exclut de cette confusion, se nia symboliquement en ne se nourrissant pas !

 

 

La réunion "pour une surprise" avec les jeunes

J'avais proposé au réfectoire d'organiser une réunion groupant les jeunes participants qui désiraient y assister. Je ne pouvais en dire aux jeunes davantage -j'annonçais en effet une surprise et pour qu'elle reste surprise, je devais n'en pas dire plus sinon qu'il fallait que le nombre de participants soit impérativement limité à quinze !

Je trouvais à l'heure et au lieu dits vingt-cinq jeunes attendant la surprise. Je restais ferme, la réunion ne pourait commencer qu'avec quinze participants. De longues tractations s'engagèrent, je refusais d'intervenir dans leur cours. Seize jeunes restèrent, un de trop; deux partirent, un manquait. Finalement, la réunion pu s'ouvrir avec quinze jeunes. Je donnais une consigne : "Celui qui sort ne rentre plus!" et me tus. Après une dizaine de minutes de confusion où j'étais pressé de questions, j'annonçais que la surprise avait eu lieu : je n'avais "aucune activité, pas de thème de discussion à proposer".

La réunion dura néanmoins deux heures au terme desquelles j'expliquai quelques-uns de ce qu'avaient été mes objectifs.

L'objet de cette petite dynamique de groupe était d'évaluer :

- Le rapport des jeunes à l'autorité (la consigne arbitraire de quinze participants),
- Comment fonctionnent entre eux les mécanismes d'exclusion (entre garçons et filles, Français et Allemands, classes d'âge...),
- Comment réagissent-ils au manque introduit dans le temps plein des activités du centre (la surprise "vide").

On peut faire brièvement les observations suivantes sur ces quatre points :

- Le rapport à l'autorité fonctionne étonnamment bien chez ces jeunes de 12 à 15 ans. Les Français et les Allemands (ceci n'a encore de valeur que pour cette réunion) y réagissent différemment : souplesse et obstination discrète des Français pour savoir pourquoi quinze participants; acceptation apparente chez les jeunes Allemands et retour frontal pour savoir.
 
- Les groupes français et allemand ont veillé avec une attention un peu forcée à ne pas s'exclure, préférant amputer leur propre rang sur des critères désespérément classiques : "les filles doivent partir", "les plus jeunes doivent sortir". Une remarque générale doit être faite : cette réunion sans contenu institué fut jugée passionnante et gênante par les participants dans la mesure ou ils ont eu le sentiment à la fois de vivre leurs rapports aux autres et de se voir les vivre. La langue de communication entre Français et Allemands était souvent un sabir franco-allemand assez étonnant ou un anglais très écorché. Il est à remarquer qu'une fille allemande parlant français n'a été que très peu sollicitée, tant les échanges semblaient "aller tout seuls".
 
- Le centre et son organisation du temps des jeunes a été souvent au coeur des débats dans des énoncés ambigus : "On pourrait organiser nous-mêmes nos activités, il faudrait que le directeur et les monos proposent plus d'activités". L'analyse touche là un point central dans le rôle des centres dans les rencontres binationales en dégageant la question d'un "trop-plein" pédagogique et institutionnel, comme si les organisateurs des centres développaient une peur d'absence d'activités, en se repliant sur leur mission pédagogique; reflet d'une angoisse institutionnelle du manque entretenue par une demande des jeunes formés à la prise en charge massive par l'école et la famille. Nous en venons à ce dernier point.
 
- Enfin le centre de vacances hébergeant des jeunes pris en charge -parfois étouffés- par l'école et la famille permet-il au jeune une ouverture au monde vers l'autonomie ou n'est-il au contraire qu'un relais institutionnel permettant à l'école et à la famille de "souffler" ? Cette question reste ouverte et des fortes présomptions de réponses ambivalentes pèsent.

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