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Aperçu sur les tensions entre traditions éducatives nationales |
Dany Robert DUFOUR
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2) Observations dans un centre de vacances dans le Sud de la France
Je voudrais d'emblée apporter quelques précisions visant non pas à démentir le titre de ce rapport, mais à montrer que le travail d'observation et de recherche en centre de vacances ne commence pas au jour de l'arrivée du chercheur au lieu du centre. Il commence avant, lors des contacts pris entre les organisateurs et directeurs d'une part, le chercheur d'autre part. Certains directeurs ou organisateurs ont volonté d'ouvrir les portes du centre aux regards autres; certains directeurs ou organisateurs gardent la clé dans leur poche en laissant croire -bon ton oblige- qu'ils la cherchent. Certains aussi, il est vrai, ne s'offrent à l'ouvrir qu'après avoir attaché la chainette de sécurité. Le directeur du centre dans le sud de la France est de ceux qui ouvrent leur porte. Parmi les organisateurs contactés avant lui, il en est qui multipliant les préalables "indispensables" donnent à croire que la visite du chercheur n'est possible que lorsqu'elle est guidée. C'est souvent au nom de la pédagogie active que le dérangement -réel-produit par le passage du chercheur est différé. En bref, le nombre de verrous et le degré de bâillement du battant sont parfois aussi importants à observer que les choses données à voir par l'ouverture. Dans ce contexte de préparation de ma mission d'été, l'acceptation de ma venue par le directeur de ce centre est à prendre comme civilité presque audacieuse, d'autant qu'il n'y mit pas la condition suspensive de l'accord de l'organisateur. Mais pas tout à fait, puisqu'il ne me fut pas possible d'être logé au centre mais près de Nice, c'est-à-dire à cinquante kilomètres environ du centre. Cette difficulté a ses contreparties : on voit d'autres choses selon qu'on est installé dans le centre ou selon qu'on y passe chaque jour; d'autre part, au fil de kilomètres parcourus chaque jour, matin et soir, se relativise l'idée de lieu privilégié de vacances dénotant la région, le vacancier vit la même pauvre aventure routière par exemple de Théoule à Antibes que de Levallois à Charenton, il part à la mer comme il part au travail. Et le grégarisme urbain -nous le verrons plus bas- ne manque pas d'effets différents dans leur manifestation, sur les jeunes Français et sur les jeunes Allemands du centre. C'est de connaître les alentours que la situation privilégiée de ce centre apparaît : urbanisation relativement modérée des monts de l'Estérel au regard de l'occupation extrêmement serrée des plaines côtières voisines; vers Nice le rouge des roches ajoute un "plus de charme", une vérité à la Méditerranée, un calme familial le distingue du reste. C'est précisément cela qui produisit le traumatisme du premier jour chez une partie des jeunes ayant imaginé passer leur séjour dans la fébrilité des boites, des bistrots, de la consommation, de la rencontre fortuite, des rues encombrées, des plages noires. "Ce n'est pas ça, pensent-ils, la Côte d'Azur!" Ce choc du début était encore très sensible lors de mon intervention dans la dernière décade du séjour, alors que les choses étaient déjà jouées. C'est très nettement chez les jeunes Allemands que ce sentiment était le plus fort, mais de jeunes Français n'y étaient pas indifférents. Ils trouvèrent à renforcer leur ressentiment grâce à quelques jeunes, cinq ou six, qui avaient participé à une rencontre en 1977, organisée par le service social de la Préfecture de Nice; elle se déroulait au lycée de Nice et avait cette particularité d'être incluse, semble-t-il, dans un programme international plus vaste d'accueil de jeunes : " Nous étions 700 et nous faisions, disaient avec trop de fougue les jeunes vétérans, ce que nous voulions!" La Préfecture, dit-on, était du même avis et c'est précisément la raison pour laquelle l'expérience s'arrêta et que le séjour d'été fut transféré dans des locaux préfabriqués, mais permanents, construits à l'intention des handicapés. Le malentendu inaugural dont il est question devait susciter lors du séjour une dynamique forte, intéressante en ce qu'elle est significative des rapports organisés/organisants, paradigme des rapports jeunes/adultes, existant dans l'institution de tout centre, de manière dissimulée la plupart du temps. En l'absence de la sur-urbanité souhaitée comme sorte d'hyper-concentration des possibles drainant tous les flux sociaux et libidinaux --imaginaire même de l'espace des vacances chez les jeunes, représentation contre-dépendante de celle du glacis de l'année scolaire- ou en mal compulsif d'un bonheur perdu, à chaque mouvement remis plus fortement à l'ordre du jour, la demande des jeunes aux adultes est toujours fausse parce qu'elle ne peut que se simuler elle-même, par métaphore. On comprend ici pourquoi il est réducteur et vain de penser les rapports organisés/organisants ou jeunes/adultes en termes de rapports de force. Mais la prégnance même de ce modèle laisse croire aux acteurs qu'il leur "faut exiger" (côté "jeunes") qu'il faudrait "peut-être lâcher quelque chose" (côté "adultes" et "Pédagos"). (Le directeur du centre parlant de la situation la comparait à celle qui met en présence syndicat et patron, étant ici lui-même placé patron, à son corps défendant, se sentant ainsi, au sens premier, indigné.) Or, toute satisfaction, partielle ou totale, à une demande des jeunes -en tant que celle-ci est déplacée (au sens analytique du déplacement)- ne peut répondre au manque inaugural, se joint au fond archaïque, réactualise dans la perte des signifiés le procès de demande, demande sans fond, demande abyssale se mimant elle-même, contrainte à se reproduire dès qu'elle est satisfaite, sitôt l'apaisement temporaire passé. Comment le maintien des jeunes dans le régime de la demande, suscitée d'une part, ne supportant pas de réponse d'autre part, pourrait ne pas les conduire une sorte de régression où rien ne peut se construire de leur propre chef parce que tout est demandable à qui les sert.(15). Il semble que le modèle attaché aux vacances diffère sensiblement chez les jeunes Allemands et chez les jeunes Français et que la "Côte d'Azur" suscite des tropismes différents. Effectivement, très souvent : représentation d'hyperconcentration des possibles chez les jeunes Allemands, représentation similaire mais très nettement atténuée chez les jeunes Français. Comme si les jeunes Allemands avant leur départ pensaient leur séjour dans les termes de : "bientôt et ailleurs, tout est possible!" Il est difficile de dire d'où vient le modèle rêvant d'inclure tous les flux sociaux et libidinaux afin que rien des possibles n'échappe.
L'hypothèse sociologiste qui réfère exclusivement les porteurs de ce modèle à leurs origines urbaines, du type "Les jeunes Allemands qui vivent dans un pays plus urbanisé que la France sont naturellement (!) attirés par les villes" pourrait avoir, si ce n'était son côté péremptoire, quelque consistance. En effet, le bilan tiré de deux activités proposées par l'équipe d'animation permettrait d'aller dans ce sens; un camping et une marche en montagne ont trouvé peu d'écho chez les jeunes Allemands; lors d'une excursion, l'option "Nice-Monaco" remplissait un autobus de jeunes Allemands et Français alors que l'option "intérieur du pays" n'intéressait que quelques jeunes Français. Mais l'origine rurale ou urbaine n'est pas seule en cause ici. Sont à rechercher d'autres indicateurs d'une variable contextuelle complexe, relative à l'imaginaire social dominant propre à un pays à haut degré d'intégration sociale corrélative d'un décodage généralisé des "restes sociaux" qui laissent peu de place aux marges. Ces différences dans la référence au modèle peuvent prendre des formes singulières, incompréhensibles, au regard de nos catégories. Ainsi, comment comprendre cette demande d'un groupe de jeunes filles, surtout allemandes, voulant non pas descendre (le centre est à deux kilomètres de la c8te) à la plage pour retrouver leurs amis étrangers au centre, mais plus précisément voulant être accompagnées d'un moniteur et faire ainsi une escapade contr8lée, du coup plaçant ingénument l'adulte requis en présence/absence lors de leurs jeux ? Demande à deux termes dont l'un dément l'autre. Premier terme : "Nous avons l'âge de nous autoriser à faire ce que nous voulons, en particulier de nos corps, d'ailleurs nos parents nous le permettent". Deuxième terme : "Autorisez-nous à nous autoriser!" Cette demande de sanction à l'autorisation auto-octroyée provenant exclusivement du groupe de jeunes Allemands semble bien poser les termes de l'imaginaire social dont il est question : intégration posée comme nécessaire des marges. Il ressortait d'une réunion avec les moniteurs que cette demande et d'autres du même type, avait divisé l'équipe d'animation du centre (16)); certains n'entendaient que le premier terme (en gros, "nous sommes des adultes") et n'ayant du coup plus rien à répondre, d'autres n'entendant que le second ("Nous sommes des enfants") et ayant recours aux arguments d'autorité : "La Préfecture nous a dit qu'il y avait eu vingt viols de nuit en une soirée sur les plages de Nice". Les deux sont de toute manière inentendables simultanément puisqu'en double impasse -coup classique fait aux adultes. Il semble pourtant que quelques jeunes filles françaises aient pu y échapper en ne sollicitant pas d'autorisation pour retrouver en cachette quelques soirs leurs compagnons. Mais c'est là une autre dynamique qui s'engage : celle d'un double jeu qui, à terme, ne peut se solder que par l'évasion (au sens sociologique) hors du ghetto classe d'âge adolescent et hors du lieu institué pour ses vacances -le centre- et l'accès au statut d'adulte, ou... le renoncement. Ces dynamiques, temporairement alliées (les rapports entre jeunes filles allemandes et jeunes filles françaises étaient "bons") sont cependant différentes; il ne faut pas les confondre sous le même objet pragmatique -il s'agit dans l'un et l'autre cas de retrouver son petit ami-. Elles n'ont affecté qu'une dizaine de jeunes sur la cinquantaine que regroupait le centre. Elles n'en furent pas néanmoins motrices en ce sens que les autres jeunes, peut-être inconsciemment saisis par l'enjeu, n'ont semblé, en dépit de leur indifférence apparente, que les mimer en inventant des jeux puérils, tels celui-ci : sortir en grand nombre, à deux heures du matin sur le terre-plein central pour faire croire à quelques escapades massives et concertées et s'amuser de l'inquiétude du directeur surpris à escalader de nuit silencieusement, "comme un indien" un terrain difficile. On aura peut-être remarqué la faible place accordée dans ce rapport aux garçons, les filles préférant aller chercher leur compagnon hors du centre alors que les garçons avaient souhaité trouver leur compagne au centre. Je dus mettre en place un dispositif permettant d'en comprendre davantage. J'annonçais au réfectoire, alors que les activités du centre (voile, plage, ski nautique) commençaient de par leur répétition à ne susciter qu'un pauvre enthousiasme, que j'invitais ceux qui le désiraient à quelque chose qui ne serait pas une réunion. Les participants pourraient ne pas parler, parler sans se soucier de savoir à qui, de quoi, parler ainsi à plusieurs en même temps, faire du bruit, rire, pleurer ... Je proposais de mettre à leur portée des techniques les aidant en ce sens . J'ajoutais à cette proposition, fort bien accueillie, une précision importante : "Cette proposition à participer à ce qui n'est pas une réunion ne s'adresse pas aux garçons!" Je proposai donc :
Les autres points ayant déjà été abordés, je ne reprendrai ici que le dernier. La correction, excluant les garçons, venant immédiatement après l'annonce que j'avais laissé croire, adressée à tout le monde, a suscité tant de la part des filles que des garçons eux-mêmes moins que des protestations, des déconvenues. Je l'avais introduite moins pour des raisons pratiques (ce type d'exercice s'appuyant sur les techniques de relaxation profonde demande un climat d'où est exclu le badinage, jeu habituel filles-garçons développé par eux en présence des adultes) que pour ses effets analyseurs sur la place des garçons et des filles du centre. Les filles allemandes -mes consignes devaient pourtant passer par la traduction- sont généralement parvenues à un haut point de relaxation (les inductions jouant davantage chez elles en un effet hypnoïde) toutes se sont senties "bien" comme rarement elles l'avaient été ("J'aurais voulu que ça ne s'arrêtât jamais"). Les inductions polysémiques ("mer", "vague") ont été prises en un sens nettement érogène ("balancement de la mer", "caresse des vagues") sans que cela ne s'exprime après les exercices autrement que métaphoriquement, comme à leur insu. L'absence effective des garçons pendant les exercices -paradigme de leur absence symbolique- a permis aux filles de les réintroduire imaginairement. De ces remarques sortent deux éléments importants pouvant être joints au fond de l'analyse :
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