L’Université franco-allemande (UFA) compte près de 6 400 étudiantes et étudiants en France et en Allemagne et soutient des cursus binationaux. La mobilité entre nos deux pays est actuellement à l’arrêt et la crise sanitaire représente un défi pour la jeunesse. Comment vivez-vous cette période particulière et avez-vous pris des mesures pour soutenir la vie étudiante ?

Marjorie Berthomier : L’UFA s’est très tôt impliquée pour garantir aux étudiant*es la poursuite de leurs études et l’accès à nos aides. Nous avons pu compter sur la compréhension des deux pays, sur l’engagement fort des responsables des cursus, sur la ténacité et la solidarité des étudiant*es et sur l’implication de nos équipes administratives. Aujourd’hui, nous continuons à communiquer, de maintenir le lien avec chacun*e, au plus près des situations sur le terrain dans toute leur diversité. Le nombre d’étudiant*es inscrit*es dans nos cursus à la rentrée 2020 – semblable à celui de la rentrée 2019 – confirme l’importance de ce rapport de proximité.

Le Deutsches Studentenwerk (équivalent du CNOUS en Allemagne) regroupe 57 centres d’œuvres universitaires, dont dépendent plus de 2,5 millions d’étudiantes et étudiants. Il les soutient sur le plan social, économique, culturel et sanitaire. La crise sanitaire pèse fortement sur les jeunes en raison des restrictions de rencontre. Comment le Deutsches Studentenwerk gère-t-il la situation ? Et avez-vous entrepris des actions particulières pour soutenir la vie étudiante ?

Achim Meyer auf der Heyde : « Peu de temps après le début de l’épidémie au printemps 2020, nous avons proposé un cours intensif en ligne pour le personnel des centres d’œuvres universitaires. L’objectif était de les aider dans l’accompagnement des étudiantes et étudiants. Les centres d’œuvres universitaires ont massivement développé des offres et des supports de communication numériques, surtout pour diffuser des conseils – mais aussi dans le domaine de la culture et pour mieux aider celles et ceux qui arrivent de l’étranger. Depuis juin 2020, les œuvres universitaires peuvent accorder une aide temporaire, apportée par le ministère allemand de l’Éducation et de la Recherche, afin de faire face à des difficultés financières liées à la pandémie. Elle a été rendue possible grâce à une plateforme pour traiter les demandes à l’échelle nationale, que nous avons développée en un temps record au printemps 2020. Depuis, 244 000 demandes ont été approuvées et près de 107 millions d’euros ont été versés sous forme de subvention non remboursable. Plus de 30 % des étudiantes et étudiants internationaux ont bénéficié jusqu’à présent de cette aide ».

Depuis la fermeture des lieux culturels en mars 2020, qui a entrainé l’arrêt de nombreux projets artistiques, l’UFA a lancé nautile. Il s’agit d’un magazine en ligne à vocation artistique et démocratique, réalisé en coopération avec l’OFAJ, le Haut Conseil Culturel Franco-Allemand et le soutien d’ARTE. Pourriez-vous nous dire ce qui s’est passé depuis? Comment ce magazine a-t-il été accueilli par les jeunes et le monde de la création?

Marjorie Berthomier : En lançant nautile.cc, nous souhaitions que cette plateforme ouvre des fenêtres sur nos imaginaires, qu’elle permette à chacune et chacun, adulte, ado, enfant, jeune ou non, étudiant*e ou non, musicien*ne confirmé*e ou non, personnalité intellectuelle ou citoyen*ne du monde, de partager ses productions, de donner forme à son envie d’ouverture et de contact, en dépit des circonstances. La beauté du magazine est d’abord celle de cette diversité, dont se sont saisi*es aussi bien Barbara Müller, Mark André, Karlheinz Stierle ou le groupe Zweierpasch, les élèves du Lycée Galilée de Gennevilliers, les habitant*es de la maison de retraite Am Kreuzberg, ou tel*le de nos étudiant*es confiné*es de part et d’autre de la frontière, se découvrant photographe, écrivain*e, réalisatrice, dessinateur… Nous voulons désormais favoriser davantage l’interactivité – peut-être en proposant aux écoles d’art des deux pays un rôle plus actif ?

Le Deutsches Studentenwerk, en coopération avec l’OFAJ et les Centres régionaux des œuvres universitaires (CROUS), organise des rencontres étudiantes franco-allemandes. Pouvez-vous nous dire comment se déroulent les coopérations européennes et internationales des universités pendant la crise sanitaire ?

Achim Meyer auf der Heyde : « De notre point de vue, cela se déroule généralement en ligne. Notre constat : Partout où des partenariats étaient déjà en place, les contacts ont été renforcés grâce à des échanges en ligne. La coopération est difficile là où les contacts sont occasionnels, ou lorsque les personnes qui s’occupent d’échanges internationaux changent pendant la crise. À titre d’exemple, il y a un beau projet en ligne contre le racisme et l’extrême droite réalisé par le Studierendenwerk de Fribourg, à l’aide de partenaires des deux côtés du Rhin. Le projet a mobilisé avec succès des étudiantes et étudiants, grâce à des vidéos et un blog. »

Quels seront les nouveaux projets de l’UFA en 2021, alors que la mobilité entre les pays reste incertaine ?

Marjorie Berthomier : Nous défendons le principe d’une mobilité globale, pérenne, encadrée, réelle, diplômante, dans le pays partenaire. Ce format reste compatible avec les restrictions que connaissent actuellement nos deux pays. La plupart des manifestations scientifiques pour jeunes chercheur*es qui n’ont pu se tenir en 2020 ont été reportées en 2021, et de nouveaux projets sont venus s’y ajouter. L’envie et la disponibilité sont là, les capacités et l’énergie aussi : nous maintenons donc le cap – que ce soit en diversifiant encore nos disciplines d’études, en organisant la rencontre d’expert*es franco-allemand*es des questions climatiques avec la société civile, en favorisant le développement de l’alternance, de la formation binationale des enseignant*es, des cotutelles de thèses ou du plurilinguisme dans les universités européennes… Tout cela en partenariats renforcés, notamment avec le monde économique, car l’époque requiert que nous tenions ensemble, et que nous donnions aux étudiant*es des perspectives d’intégration professionnelle motivantes.

Quels seront les nouveaux projets du Deutschen Studentenwerks pour l’année 2021 ? Et qu’attendez-vous du 41e colloque franco-allemand au mois d’août ?

Achim Meyer auf der Heyde : « Nous partons du principe que l’année 2021 sera encore marquée par la pandémie au moins jusqu’à l’automne. C’est pour cela que nous avons – après nous être concertés avec nos partenaires – repoussé le colloque pour le mois d’août 2022. Nous continuons cependant à soutenir les œuvres étudiantes allemandes dans leurs projets de rencontres avec la France. Nous organisons le concours franco-allemand de photos sur le thème “Distances/Abstände” dans un format numérique. Et nous nous engageons aussi dans le Volontariat Franco-Allemand. »

Les médias évoquent souvent une « génération corona ». Comment voyez-vous l’avenir pour cette génération ? 

Marjorie Berthomier : L’avenir de cette génération se construira au fur et à mesure du présent qu’elle va peu à peu parvenir à établir pour elle-même, au jour le jour et dans la durée. Notre rôle est de nous tenir à ses côtés, de faciliter cette construction là où nous le pouvons, de lui garder libre l’espace dont elle aura besoin pour se déployer, et de préserver ses ambitions à long terme. Les engagements de la jeunesse actuelle, son attention à autrui, sa lucidité, son amour de la vie, son souci de la planète et de nos destinées communes forcent le respect. Nous avons encore beaucoup à en apprendre.

Achim Meyer auf der Heyde : « Ce n’est pas facile d’être jeune en ce moment, car toutes les libertés liées aux études sont suspendues. Et c’est surtout en début de cursus, pour l’entrée dans la vie universitaire, que les contacts sociaux sont très importants pour le développement de la personnalité. Cependant, la jeune génération va maîtriser les formats de communication numérique sur le bout des doigts et elle sera ainsi – espérons-le – mieux que jamais capable de s’organiser en réseau.