Le contexte électoral a été marqué par une abstention record aux élections régionales en juin dernier ; et la campagne pour les élections présidentielles a commencé. Comment évaluez-vous, avec l’association EVEIL, l’éducation à la citoyenneté menée auprès de la jeunesse en France ?

Andrée Sfeir : L’éducation à la citoyenneté appartient d’abord aux parents. Elle est, en France, une mission essentielle de l’École de la République. Elle se déploie également dans le tiers temps de la vie du jeune, dans sa ville, dans les associations de jeunesse, sportives…  

Or nous vivons aujourd’hui dans une société de plus en plus éclatée. Et tandis que nous assistons à une perte d’autorité des parents et des institutions, nous assistons à une montée en puissance sans précédent d’une communication omniprésente dans la vie de l’enfant et du jeune. Dans ces conditions, l’éducation à la citoyenneté devient évidemment plus complexe.

Être parent est difficile. Nombreux sont ceux qui demandent de l’aide comme le rappelle le rapport sur les 1000 premiers jours de septembre 2020. Il est important d’y répondre et de rendre visibles les aides à la parentalité, quand elles existent, pour « reparentaliser » les parents – sur lesquels repose la première éducation citoyenne. L’enfant forge dans sa famille son identité sociale et culturelle, il y acquiert ses premières leçons de savoir-vivre et de vivre ensemble.

À l’École, l’enfant va forger « du commun » et les enseignants, composant avec des traditions culturelles différentes, vont expliquer les règles de notre République, les principes que nous portons ensemble et ainsi accompagner les jeunes dans la construction de leur citoyenneté.

L’association EVEIL a pour mission l’éveil des jeunes à leur rôle de citoyens. À l’école, nos intervenants ne se substituent ni aux parents ni aux professeurs. Ils sont des tiers, experts, à l’écoute des jeunes, qui ouvrent des espaces de discussion et de débat. En classe, ils les aident à décoder des situations de la vie quotidienne, à mieux nommer ce qu’ils ressentent ; par exemple, ai-je vécu une injustice ou une discrimination ? Ils les aident aussi à identifier les rôles qu’ils peuvent endosser à l’école, dans leur ville : délégué à l'écologie, membre d’une association, membre d’un Conseil de jeunes… Notre ambition est de rendre concret le concept de citoyenneté active, ce concept qui est notamment porté par les instances européennes et le Conseil de l’Europe, en vue de vivifier la vie démocratique dans nos pays européens. La citoyenneté active suppose d’amener les individus à s’interroger, à entrer dans une démarche analytique et critique, de les informer et les faire participer sur tous les sujets sur lesquels ils peuvent se déterminer, de susciter leur engagement.

En France, nombre de jeunes souhaitent s’engager. Pourtant leur participation aux élections est faible. Face à ce défi majeur, notre pays a besoin d’une mobilisation nationale en faveur de l’éducation à la citoyenneté de la jeunesse, associant les jeunes, la société civile et les médias.

Les élections allemandes se tiennent dans quelques jours. Dans ce contexte électoral, comment analysez-vous à la bpb les enjeux de l’éducation citoyenne en Allemagne ?

Thomas Krüger : De nombreuses élections ont lieu cette semaine. Dans le cadre des campagnes électorales, nous avons pu observer à plusieurs reprises des vagues de désinformation ciblées et la propagation de « fake news », notamment pendant les campagnes électorales. Il est donc indispensable, dans le domaine de l’éducation citoyenne, de proposer des ressources et de montrer comment reconnaître les « fake news » et comment y réagir. Mais pour lutter contre leur diffusion, nous devons atteindre toutes les couches de la société et leur fournir des informations adaptées. Il faut ici rappeler que l’éducation politique ne consiste pas seulement à diffuser des informations. Elle consiste également à fournir les outils nécessaires qui permettront à chacune et chacun de jouer un rôle actif dans la vie citoyenne. Concrètement, il peut s’agir de supprimer un message WhatsApp douteux au lieu de le transférer. Ou encore de se rendre dans un bureau de vote le 26 septembre prochain.

Comment les projets citoyens peuvent-ils favoriser l’éducation citoyenne des jeunes en Europe ? 

Andrée Sfeir : L’association EVEIL anime des ateliers et des interventions dans les établissements scolaires sur le développement durable et sur l’écocitoyenneté. À l’école, dès le plus jeune âge, des ateliers ludiques, dynamiques utilisant l’art, l’expérimentation, participent à développer l’esprit critique des enfants. Les enfants réfléchissent sur leurs choix, développent des comportements en lien avec l'environnement et acquièrent une conscience écologique.

L’association EVEIL intervient sur l’éducation à la citoyenneté européenne. Dans ce cadre, elle organise des rencontres entre des jeunes Européens de différents pays. Leur curiosité et leur écoute mutuelle démontrent déjà tout l’intérêt de ce type de projets citoyens. Les stéréotypes se déconstruisent lors de la rencontre. Le partage riche et confiant entre pairs est porteur pour tous les participants de nouveaux rêves et challenges.

Depuis 2015 et les attentats contre Charlie hebdo, EVEIL organise chaque année un concours vidéo sur le droit à la liberté d’opinion et le droit à la liberté d’expression. La capacité des jeunes à s’exprimer sur ce média est confondante. Leurs vidéos visent juste et démontrent à quel point les jeunes sont attachés à la démocratie. En 2021, les angles qu’ils avaient choisis en témoignent. Quelques exemples : dénonciation des discours de haine, piratage informatique et liberté d’expression journalistique, hommage poétique à la liberté et à Paul Eluard, etc.

Au cours de l’été 2021, la bpb et l’OFAJ ont développé ensemble un programme franco-allemand spécialement consacré à l’éducation citoyenne. Quelles sont vos attentes vis-à-vis des porteurs de projet en Allemagne, en France et en Europe ?

Thomas Krüger : La coopération prévue pour une durée de trois ans entre nous, la bpb, et l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, n’a pas uniquement pour objectif de faire progresser la participation politique en France et en Allemagne. Il s’agit aussi de conforter la démocratie dans toute l’Europe. Particulièrement à l’approche des élections fédérales de 2021 en Allemagne et de l’élection présidentielle de 2022 en France : nous voulons que les jeunes s’impliquent activement dans la vie politique. Car l’avenir de l’Europe est entre les mains de la jeunesse. Sa participation et son engagement permettent de défendre les valeurs démocratiques européennes au-delà des frontières.

Quels sont les conseils de l’association EVEIL pour amplifier la participation des jeunes à la citoyenneté ?

Andrée Sfeir : Les jeunes vivent trop souvent dans un climat de violence. Ils ne sentent pas assez protégés, pas assez reconnus. Les adolescents considèrent qu’ils ne sont pas écoutés. Les médias ont parfois tendance à confondre jeunesse et délinquance. Les adultes doivent rétablir un lien de confiance.

Les jeunes s’engagent, dans la protection de la planète et de la biodiversité, dans l’humanitaire. Ils sont plus réticents vis-à-vis de la chose publique. En application de la CIDE, l’association EVEIL demande l’effectivité du droit à l’information pour les jeunes. Elle recommande aussi de les associer davantage à la vie de la cité et de reconnaître leur contribution.

Accompagner tous les jeunes vers la citoyenneté active nous concerne tous, l’avenir de nos démocraties en dépend.

Comment impliquer davantage les jeunes dans les décisions démocratiques et quelles sont les offres de la bpb à destination de la jeunesse ?

Thomas Krüger : Afin d’impliquer activement les jeunes dans les processus politiques, nous devons proposer une éducation citoyenne qui corresponde aux centres d’intérêt des jeunes adultes. Quels sont actuellement les sujets qui les mobilisent ? Quels formats et relais sont plébiscités et pour quelles raisons ? Nous voulons développer notre offre en coopération avec les jeunes. C’est pourquoi nous travaillons sur la base des tendances actuelles avec des personnes spécialisées dans la création de contenus pour les réseaux sociaux. Grâce à cette coopération, nous pouvons faire preuve de flexibilité et d’authenticité et fournir des supports d’information politique très accessibles. Avec les nombreuses élections qui se tiennent cette année, nous avons conçu des offres spécifiques pour ce groupe cible. À titre d’exemple, nous proposons la série « ABDELKRATIE goes wählen » sur YouTube, où deux humoristes fournissent des informations de manière ludiques sur le système électoral allemand. Et avec la série « GenZ meets Wahlen », le youtubeur darkviktory a produit six courtes vidéos d’animation sur les élections au Bundestag. Sans oublier le Wahl-O-Mat, notre outil le plus connu, qui s’adresse également aux jeunes. C’est sans doute d’ailleurs parce que les jeunes électrices et électeurs sont fortement impliqués dans la création du Wahl-O-Mat !