Pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale allemande, les Verts prennent la responsabilité du ministère allemand de la Famille, des Personnes âgées, de la Femme et de la Jeunesse. Quelles sont vos priorités politiques pour les enfants et pour les jeunes, en cette «Année européenne de la jeunesse» et pour votre mandat?

Anne Spiegel : L’Allemagne compte 22 millions de jeunes de 0 à 27 ans. Elles et ils grandissent dans des contextes distincts, ont des intérêts variés et suivent des parcours différents. Toutes et tous ont un droit à la protection. Les jeunes reçoivent la possibilité d’explorer leurs talents et leurs aptitudes et aussi de s’impliquer. Ces droits constituent ma ligne directrice – je ne ferai aucune concession à ce sujet. Par exemple, les droits de l’enfant doivent enfin être inscrits dans la Loi fondamentale allemande en tant que droits à part entière. La protection face à la pauvreté est un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Les enfants et les jeunes doivent grandir dans de bonnes conditions – même si leurs parents ont peu de revenus ou sont sans emploi. C’est pour cela que nous voulons créer une assurance universelle pour les enfants. Notre objectif est de rassembler les aides financières, puis de procéder automatiquement à leur calcul et à leur versement, afin qu’elles parviennent à l’ensemble des bénéficiaires.

Bien entendu, je m’engage à ce que les enfants et les jeunes soient soutenus au mieux pendant la pandémie. Elles et ils ont dû renoncer à tant de choses au cours des deux dernières années. Les enfants et les jeunes éprouvent des souffrances corporelles et psychiques en raison des cours manqués, de la fermeture des garderies, des restrictions de contact, des limitations de leurs espaces de liberté et de l’arrêt des offres de loisirs. Dans certains cas, on constate déjà des retards dans le développement personnel et dans l’apprentissage. La hausse des décrochages scolaires est alarmante. Il est important de garder les écoles ouvertes, mais aussi les offres de loisirs et les propositions de soutien préventif. Les mesures de rattrapages décidées par le gouvernement allemand doivent constituer une première compensation pour la période 2021/22. Par la suite, nous prévoyons des dispositifs d’avenir pour l’activité physique, la culture et la santé.

Les outils numériques assurent un rôle important dans la vie quotidienne des jeunes, dans leurs familles et dans leur vie professionnelle – c’était d’ailleurs déjà le cas déjà avant la pandémie. Ce domaine implique de nouveaux enjeux en matière de participation et de qualification – mais aussi de protection. Au niveau européen, nous nous mobilisons actuellement pour faire avancer la législation sur les services numériques. Bien qu’elle apporte de nombreuses avancées positives, elle abaisserait le niveau de protection des enfants et des adolescents en Allemagne. La protection contre les violences sexuelles est également une de mes priorités. Dans ce contexte, il est essentiel d’améliorer la prévention et d’adapter la justice aux enfants.

Je tiens particulièrement à ce que les jeunes aient leur mot à dire sur les questions qui les concernent. Et pour cela, nous voulons développer un plan d’action national pour la participation des enfants et des jeunes, faire avancer la stratégie du gouvernement allemand pour la jeunesse et abaisser la majorité électorale à 16 ans.

Le coronavirus continue de se propager en Europe. Il n’est pas rare que les jeunes s’inquiètent de ne pas pouvoir rattraper les expériences d’échanges européens qui ont été annulées pendant la pandémie. Comment éviter que la jeunesse actuelle ne devienne une «génération coronavirus», privée d’expérience européenne?

Anne Spiegel : Les jeunes sont l’un des groupes les plus affectés par la pandémie dans notre société. Les restrictions les touchent dans de nombreux secteurs de leur vie : dans leur formation, dans leurs loisirs, dans leurs contacts avec des pairs et dans le développement de leur personnalité. Je le sais d’expérience : il n’existe pas d’équivalent à un séjour à l’étranger pour le développement de la personnalité. Je sais aussi à quel point cette expérience est précieuse.

J’ai personnellement très à cœur de permettre au plus grand nombre de jeunes d’accéder à une expérience à l’étranger. Au cours des deux dernières années, de nombreuses rencontres et initiatives n’ont malheureusement pas pu se dérouler comme prévu. Certaines ont dû être annulées, mais nombre d’entre elles ont été maintenues dans un format alternatif – le plus souvent numérique. Mais aucune rencontre virtuelle ne peut remplacer un échange en personne et une propre expérience à l’étranger. Car celle-ci permet de découvrir une autre culture, de parler une autre langue ou tout simplement d’être loin de chez soi.

Avec les organisations bilatérales pour la jeunesse, comme l’OFAJ, les bureaux de coordination bilatéraux et l’agence nationale allemande JUGEND für Europa – avec les programmes européens Erasmus+ Jeunesse – et le Corps européen de solidarité, nous avons à nos côtés des partenaires forts et créatifs qui nous aident à faire en sorte que les jeunes puissent vivre une expérience à l’étranger, aujourd’hui et demain.

Avec nos dispositifs de rattrapage pour l’après-coronavirus, nous avons également consolidé la mobilité internationale des jeunes. Dans le cadre de la subvention des échanges de l’OFAJ, son Conseil d’administration a adopté des dérogations pour les programmes en cours. Il a également adopté un plan de relance des rencontres de jeunes pour un montant d’environ 10 millions d’euros.

L’accord de coalition souhaite dynamiser le traité d’Aix-la-Chapelle, qui guide et structure le partenariat franco-allemand. Le travail européen pour la jeunesse doit être renforcé. Comment souhaitez-vous poursuivre la coopération dans le domaine de la jeunesse avec votre partenaire français Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports?

Anne Spiegel : En tant que co-présidents du Conseil d’administration de l’OFAJ, mon homologue Jean-Michel Blanquer et moi-même avons le plaisir de poursuivre une collaboration qui a fait ses preuves depuis plusieurs décennies. Ce sera pour moi à la fois une motivation et un honneur de diriger l’OFAJ à ses côtés. Comme par le passé, l’OFAJ est une institution qui doit constamment faire face à de nouveaux défis. Et ce ne sont pas les défis qui manquent.

En effet, face à la persistance de la pandémie de Covid-19, les jeunes ont un besoin historique de parvenir à rattraper des expériences d’échanges internationaux. Les programmes de l’OFAJ ont fait face aux restrictions de mobilité en mettant l’accent sur les projets numériques.

En 2020, près de 45 000 jeunes ont pu participer à des programmes de l’OFAJ et de ses partenaires. Avec un budget total d’environ 10 millions d’euros supplémentaires dans le cadre du plan de relance, les échanges de jeunes devraient retrouver leur niveau d’avant la crise d’ici le 60e anniversaire du traité de l’Élysée – et de l’OFAJ – en 2023.

Les échanges de groupes sont proposés de manière ciblée à l’ensemble des jeunes, indépendamment de leurs connaissances linguistiques. En 2020, pour la première fois, plus de 20 % des participantes et participants étaient des jeunes ayant moins d’opportunités. De nouveaux formats, des offres de formation et des appels d’offres sur la transition numérique, sur l’Europe ou sur l’éducation citoyenne : tout cela a permis de maintenir des échanges et de développer la qualité pédagogique. À l’occasion d’une conférence sur l’avenir de l’Europe, l’OFAJ organise une consultation de la jeunesse, auprès de citoyennes et citoyens de France et d’Allemagne âgés de 18 à 30 ans. Ces jeunes développent des projets européens, locaux et régionaux, qui sont prévus entre novembre 2021 et mai 2022. L’engagement des jeunes en faveur du développement durable, de l’environnement et de la protection du climat constitue une priorité dans les subventions.

De plus, avec le traité d’Aix-la-Chapelle, la France et l’Allemagne ont pris la décision d’élargir les soutiens au-delà de la jeunesse, en subventionnant des échanges internationaux au service de la société civile. Depuis bientôt deux ans, le Fonds citoyen franco-allemand permet à des initiatives citoyennes et à des comités de jumelages de bénéficier d’une subvention pour leurs projets d’échange. Avec le ministère français partenaire, nous avons réussi, dans le cadre d’un travail qui a fait ses preuves et basé sur la confiance, à créer le Fonds citoyen – un organisme de subvention à bas seuil. À la fin de l’année 2021, c’était déjà près de 440 projets qui ont ainsi pu bénéficier d’une offre de soutien avec une procédure simple. Un des projets phares du Fonds citoyen est le Conseil citoyen franco-allemand. Il a d’ailleurs été récompensé en juillet dernier par le Prix du citoyen européen 2021, décerné par le Parlement européen.

En tant que ministre allemande de la Jeunesse, j’ai très à cœur de développer le Fonds citoyen et d’intensifier les échanges intergénérationnels entre les sociétés civiles française et allemande. Car au final, l’engagement citoyen constitue le socle d’une démocratie fonctionnelle. Il renforce également l’amitié franco-allemande et lui apporte un souffle de vie.

 

Son homologue français Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, nous a répondu dans l'interview du mois dernier.