L’académie de Strasbourg et l’Allemagne sont étroitement liées, mais la crise sanitaire a considérablement modifié les échanges dans la région frontalière. Comment remettre les élèves sur le chemin de la mobilité afin qu’ils bénéficient d’une expérience interculturelle et qu’ils expérimentent la relation franco-allemande à leur niveau ?

Elisabeth Laporte : La crise sanitaire a certes stoppé les échanges collectifs et les rencontres entre élèves, mais les contacts n’ont pas été rompus, que ce soit au niveau des instances éducatives ou des établissements. Les enseignants se sont emparés des outils numériques à leur disposition, dont la plateforme Tele-Tandem proposée par l’OFAJ, pour poursuivre les projets de coopération.

La proximité géographique de l’Alsace avec les Länder du Bade-Wurtemberg et de Rhénanie-Palatinat, mais aussi avec la Suisse, facilite la fréquence des mobilités et des échanges avec nos partenaires germanophones. En cette période de relance, les rencontres de classes et les projets franco-allemands peuvent être réalisés grâce à des mobilités courtes d’une journée ou hybrides. L’envie de se retrouver se ressent notamment à travers les demandes de subventions – pour les rencontres, les projets ou les actions culturelles ou de découverte professionnelle – faites depuis la rentrée. Ce soutien financier est possible grâce au fonds commun abondé par les collectivités territoriales et l’État, mais aussi grâce au soutien de l’OFAJ.

Les instances éducatives de part et d’autre du Rhin coopèrent pour proposer des actions transfrontalières qui réunissent des élèves allemands et français autour de projets communs (artistiques, culturels ou professionnels), d’actions sur la culture mémorielle et d’actions liées à la citoyenneté notamment grâce à une lettre d’intention signée conjointement avec le Parlement européen, le Landtag du Bade-Wurtemberg et la Collectivité européenne d’Alsace en janvier 2021.

La Sarre et la France sont étroitement liées, mais la crise sanitaire a laissé des traces dans la région frontalière. Qu’attendez-vous du nouveau gouvernement allemand pour la coopération franco-allemande afin de surmonter les conséquences de la pandémie ?

Christine Streichert-Clivot : Dans la Sarre, nous avons la conviction que l’amitié franco-allemande et les principes du traité de l’Élysée doivent être célébrés chaque jour – et ce, 58 ans après sa signature. Depuis des décennies, nous faisons la démonstration que les frontières entre les États ne doivent plus être perceptibles dans la vie de tous les jours. Les restrictions d’accès au territoire décidées depuis Berlin nous ont causé d’énormes problèmes dans la Grande Région lors de la pandémie. Pour nombre d’entre nous, cela correspondait de facto à une fermeture de la frontière. Cela a provoqué des expériences douloureuses de séparation entre des personnes qui la traversent quotidiennement ; cela a suscité beaucoup d’incompréhension. La pandémie et le Brexit nous ont montré à quel point le principe européen de liberté de circulation est fragile. Pour y faire face, nous avons besoin d’une coopération encore plus forte et de davantage d’échanges ; tout en rappelant que le franchissement des frontières nationales doit rester une évidence. L’éducation et la culture jouent naturellement un rôle déterminant à cet égard.

Dans le même temps, nous ne devons pas perdre de vue l’intensité des liens au sein de la région frontalière, même pendant la crise. Il y a eu une très forte solidarité transfrontalière. En Sarre, nous avons assuré le traitement de patientes et patients qui n’auraient pas pu être pris en charge du côté français, en raison des capacités hospitalières. Nous avons fait tout notre possible pour préserver la liberté de circuler – pour travailler et pour garantir le droit à l’éducation des élèves – en incluant celles et ceux qui vivent en France ou au Luxembourg. Nous avons toujours trouvé des solutions parce que nous ne voulions pas accepter de nous retrouver séparés de la sorte. L’Europe, c’est ce que nous en faisons. Le nouveau gouvernement allemand doit désormais en prendre toute la mesure et agir en conséquence. On ne devrait plus avoir à fermer de frontière. Il faut promouvoir les échanges et la coopération transfrontalière. Et il y a des points d’ancrage qui nous rassemblent, en particulier dans le domaine de l’éducation et de la culture.

Grâce à sa proximité avec l’Allemagne, l’apprentissage de la langue du pays partenaire joue un rôle important dans la région Grand Est. Comment évaluez-vous la situation actuelle du paysage scolaire dans votre académie ?

Elisabeth Laporte : L’académie de Strasbourg, qui fait partie de la région académique du Grand Est, met en place une politique en faveur de l’enseignement de l’allemand – considéré comme langue régionale – du bilinguisme et de la mobilité vers les pays germanophones. L’apprentissage de la langue allemande est accessible à l’ensemble des élèves à tous les niveaux de leur scolarité.

Dans le premier degré, l’enseignement de l’allemand est proposé à la quasi-totalité des élèves sous deux formes :

  • la voie « renforcée » : près de 78 % des élèves bénéficient d’un enseignement d’allemand de 3 heures (contre 1h30 de langue étrangère au niveau national) de la maternelle au CM2.
  • la voie bilingue français-allemand à parité horaire, dont l’évolution est constante depuis leur mise en place en 1992. 19,5 % des élèves du 1er degré suivent ce cursus à la rentrée 2021.

En collège, l’offre bilingue est composée de 4h d’enseignement d’allemand spécifique et d’au moins deux disciplines enseignées en allemand (mathématiques, histoire-géographie, éducation musicale, arts plastiques, sciences de la vie et de la Terre, physique-chimie, technologie, éducation physique et sportive). Cela peut représenter entre 4 et 9 heures d’enseignement en allemand par niveau.

  • 85 collèges sur les 148 collèges publics (58,2 % des collèges) et
  • 8 collèges sur les 24 collèges privés sous contrat (33,3 % des collèges) proposent un enseignement bilingue.
  • Environ 7 300 élèves sont inscrits dans ce dispositif.

L’académie de Strasbourg compte 18 lycées (16 publics et 12 privés) proposant le cursus AbiBac – soit le plus grand nombre de lycées au niveau national. En 2021, 1559 élèves suivent ce cursus – cela représente un tiers des élèves qui suivent ce cursus en France.

Le dispositif AbiBac repose sur un partenariat entre deux établissements français et allemand : 11 avec nos Länder voisins (9 avec le Bade-Wurtemberg, 2 avec la Rhénanie-Palatinat) et 7 avec d’autres Länder.

Dans la voie professionnelle, le cursus Azubi-bac pro a été mis en place à la rentrée 2014 par l’académie de Strasbourg et le Ministerium für Kultus, Jugend und Sport du Bade-Wurtemberg. Il permet aux élèves de France de la voie professionnelle et aux apprentis d’Allemagne d’obtenir, en plus du diplôme de leur pays, une attestation de compétences, signée par les deux instances éducatives. Il repose sur un partenariat avec un établissement professionnel du Bade-Wurtemberg. 9 lycées professionnels sont impliqués dans ce dispositif.

N’oublions pas l’ouverture du lycée franco-allemand à la rentrée 2021 dans l’académie de Strasbourg, le deuxième en France, avec deux classes de 6e. Le territoire alsacien, par sa richesse, sa diversité et bien sûr sa proximité géographique et culturelle avec l’Allemagne, permet d’élaborer un modèle innovant qui consiste à regrouper les élèves français et allemands au sein de la même classe pour un apprentissage commun permanent.

Celui-ci est rendu possible grâce à :

-      Un vivier riche d’élèves : des élèves germanophones, des élèves francophones, des élèves biculturels, des élèves ayant des langues familiales variées ;

-      Des parcours forts en allemand ou en français des deux côtés de la frontière ;

-      De nombreuses mobilités apprenantes

-      De nombreux partenariats déjà en place dans tous les domaines qui peuvent intéresser l’éducation ;

-      Des institutions européennes, des dispositifs internationaux, une ouverture européenne. 

Le choix d’un modèle inclusif se traduit notamment par les pratiques pédagogiques qui visent à permettre à tous les élèves motivés, indépendamment de leurs langues premières, de réussir un parcours scolaire plurilingue et multiculturel.

Ce projet ambitieux voit le jour à la fois grâce aux autorités éducatives françaises et allemandes nationales, au soutien des collectivités territoriales et des Länder frontaliers.

En Sarre, l’apprentissage de la langue du pays voisin et la rencontre avec la France ont quelque chose d’évident. Comment évaluez-vous la situation des cours de français et des échanges scolaires franco-allemands ?

Christine Streichert-Clivot : Plus de 41 % des « Élysée-Kitas » se trouvent en Sarre. Nous avons la plus forte densité d’écoles maternelles bilingues en Allemagne. Plus de la moitié des écoles maternelles de la Sarre fonctionnent de manière bilingue, et environ 20 % des structures bilingues d’Allemagne sont situées en Sarre.

Grâce aux liens étroits avec la France, le multilinguisme fait partie de la vie quotidienne en Sarre. L’activité de ce réseau a permis de nourrir une stratégie durable avec la France. Il y a 6 ans, le Land a donc défini des objectifs ambitieux. L’un de ces objectifs est de faire du français la seconde langue d’échange et d’enseignement – d’ici à la prochaine génération.

Mais nous ne voulons pas uniquement promouvoir le français. Nous souhaitons également mettre en avant les différentes langues parlées en Sarre. Notre société se démarque de plus en plus par sa diversité et nous devons y voir une chance. La promotion de la langue allemande et des autres langues utilisées au quotidien est fondamentale pour notre stratégie pour le multilinguisme en Sarre. L’enseignement dans la langue du pays d’origine est un élément clé pour la promotion des compétences multilingues des élèves de la Sarre. Cela leur permet de construire et de renforcer consciemment le lien avec la langue et la culture de leur pays d’origine. Quels que soient leur âge, leur origine et leur milieu socioculturel, ce type d’enseignement garantit une forme d’équité éducative et l’égalité des chances. Les connaissances et les compétences des personnes issues de l’immigration méritent d’être reconnues, appréciées et encouragées. 

En tant que nos voisins, la France et le Luxembourg font l’objet d’une attention particulière. Pendant la pandémie, les rencontres organisées entre des établissements scolaires, mais aussi les formations professionnelles bilingues, ont été très affectées. Sur l’ensemble de la population, les enfants et les jeunes sont ceux qui ont subi le plus de restrictions. Mais je suis convaincue que nos bonnes vieilles habitudes vont bientôt refaire surface. Il y a un fort besoin de rattraper ce qui n’a pas pu être réalisé ces derniers mois en Sarre. Il s’agira d’échanges individuels, scolaires, culturels et professionnels.

La crise a également accéléré la transition numérique dans les écoles. Quel est votre bilan de ce changement et comment les rencontres numériques peuvent-elles faciliter les échanges pour les élèves comme pour les enseignants ?

Elisabeth Laporte : La crise a en effet modifié les modalités de rencontres durant la crise sanitaire et a conduit les enseignants à utiliser les plateformes numériques. À cet effet, ils ont pu bénéficier de formations proposées par les services académiques, dans le cadre d’actions de formation nationales ou transfrontalières, mais aussi grâce à nos partenaires de l’OFAJ.

La région Grand Est a doté tous les lycéens d’ordinateurs en septembre 2019, avant la pandémie. Cela a facilité les contacts virtuels avec des classes allemandes, une fois les enseignantes et enseignants formés à l’utilisation des plateformes. Cependant, les professeurs des collèges et des écoles ont eux aussi monté des projets souvent avec une interaction plus collective. 

L’usage accéléré de l’outil numérique aura sans nul doute des répercussions sur la mise en œuvre des mobilités futures. La qualité des échanges et des rencontres pourra être renforcée grâce à leur hybridation à travers des contacts virtuels en amont et en aval du moment en présentiel. Le temps d’exposition à la langue peut ainsi être prolongé au-delà du temps passé ensemble.

Christine Streichert-Clivot : En particulier pour les élèves affectés par la fermeture de leurs écoles et des frontières, l’éducation avec des supports numériques et l’apprentissage à domicile ont joué un rôle très important. Cela a permis d’éviter les retards sur le programme scolaire et des rencontres ont pu se tenir en ligne, alors qu’elles auraient sinon été fortement contraintes par les gestes barrières. Même pendant la crise, il y a eu d’excellents projets internationaux, par exemple dans le cadre d’Erasmus+. Dans notre cas, nous avons beaucoup eu recours à des espaces de travail numériques. Cependant, l’échange au format numérique ne remplace pas une immersion dans la culture de l’autre, telle que nous la connaissons avec les échanges scolaires. Cependant, la transition numérique crée de nombreuses nouvelles possibilités dans les établissements scolaires et nous faisons de gros progrès pour avec l’éducation au format numérique.