1 - Le 9 mai prochain sera célébré, dans des conditions particulières, le 70è anniversaire de la déclaration Schuman. Dans quel Etat se trouve l’Europe à l’heure de la crise liée au COVID-19 ?

Yves Bertoncini:

Comme souvent l’Union européenne fait preuve de résistance face à l’épreuve, même si ses Etats-membres ont adopté des postures plutôt nationalistes au début de la crise - la gestion de l’espace Schengen étant très symbolique à cet égard… Les acteurs européens ont fini par prendre les décisions qu’il fallait (Commission, BCE, Parlement européens, BEI…) tandis que les autorités nationales ont affiché trop bruyamment leurs divisions au sein du Conseil européen et de l’euro-groupe, avant d’adopter les compromis nécessaires.

« L’Europe » a vécu d’autres crises, elle se remettra de celle-ci ; elle en sortira peut-être même renforcée, mais le COVID-19 laissera des traces profondes entre les « co-propriétaires » de notre maison commune, et pas seulement dans toutes les familles qu’il a endeuillées. Plus que jamais, il serait salutaire d’en revenir à l’esprit d’empathie et de respect mutuels qui animait la déclaration Schuman, y compris entre l’Allemagne et la France.

Linn Selle:

La vision politique européenne du 9 mai 1950 avait pour objectif de rendre la guerre entre la France et l’Allemagne « non seulement impensable, mais surtout matériellement impossible ». Nous avons atteint cet objectif et franchi heureusement d’autres étapes importantes. De nombreux progrès réalisés par l’Union européenne – telles que la liberté de nous déplacer dans toute l’UE, la possibilité d’étudier et de travailler où bon nous semble, la solidité du marché intérieur européen, la possibilité de recourir à des subventions européennes comme Erasmus+ – sont autant d’avancées qui, jusqu’à il y a peu, allaient de soi. C’est pour cela que les réactions politiques au début de la pandémie m’ont semblé particulièrement hors du temps, car les États européens – dont l’Allemagne – se sont repliés sur eux-mêmes, en fermant leurs frontières et en constituant des stocks de matériel. Cela a déçu un grand nombre de citoyennes et citoyens, car cela a mis une chose en évidence : lorsque la situation se corse, il manque une solidarité européenne. Heureusement, grâce au plan de sauvetage européen, de premiers jalons ont été posés pour dépasser ensemble la pandémie. Néanmoins, les citoyennes et citoyens qui vivent en région frontalière, et qui doivent traverser la frontière tous les jours pour travailler, ont été pour beaucoup laissés pour compte. Nous avons besoin de réflexes européens – et non nationaux – pour soutenir des solutions transfrontalières, développer de l’empathie et de l’aide concrète avec nos voisins.

2 -  En tant que Président du Mouvement Européen France et alors que l’Europe fait face à de nombreuses critiques, que souhaiteriez-vous dire aux Eurosceptiques aujourd’hui ?

L’UE réunit 27 peuples « unis dans la diversité », dont les sensibilités et les visions sont par nature différentes, même s’ils conviennent que leur intérêt profond est de se rassembler dans un monde adverse. Il est donc plus avisé d’être eurosceptiques plutôt qu’« europhobes », car nos peuples ne veulent pas quitter l’UE, même s’ils la critiquent vivement – le « Brexit » restera une triste exception.

Dans ce contexte, il est normal que l’UE prenne du temps pour forger des compromis entre Etats-membres et démocraties nationales. Et il est paradoxal de lui reprocher de prendre ce temps-là, surtout pour dessiner un plan de reconstruction et de relance pour l’après COVID-19 qui soit à la fois efficace et légitime.

Il doit par ailleurs être souligné que les compromis européens à adopter doivent tenir compte d’au moins deux types d’« euroscepticismes » : celui qui reproche à l’UE et à ses Etats-membres de ne pas être assez solidaire, notamment très présent en France et dans le Sud de l’Europe ; mais aussi celui qui leur reproche exactement l’inverse, c’est à dire d’être trop solidaires et pas assez responsables – cet euroscepticisme-là me semble porté par l’AFD et nombre de forces politiques dans les pays du Nord de l’Europe.

Il faut donc rappeler aux eurosceptiques de tous les pays que l’UE est très démocratique puisque ses institutions s’efforcent de rapprocher ces points de vue très divergents. En étant provocateur, on pourrait aussi leur dire que, s’ils étaient moins eurosceptiques, l’UE agirait de manière plus efficace – et qu’ils n’auraient donc presque plus de raisons de la critiquer !

Nous sommes toutes et tous logés à la même enseigne – pas uniquement face au coronavirus : également avec le changement climatique et la crise économique. Rien de tout cela ne peut être résolu à l’échelle nationale : pour chacun de ces problèmes, nous avons besoin de solutions concertées et de solidarité. J’espère que nous tirerons les enseignements de ces jours de chaos qui ont suivi le début de la pandémie. Dans de nombreuses capitales, l’UE a été désignée comme un bouc émissaire, alors qu’elle ne dispose presque pas de compétence en politique sanitaire et que les gouvernements des États membres ont refusé de changer cela pendant de nombreuses années. 

Pour lutter contre la pandémie de coronavirus, il faut rassembler nos forces dans le monde entier. Je suis ravie par l’initiative de l’UE consistant à mobiliser des moyens dans tous les pays et dans tous les secteurs pour mettre en place un vaccin. C’est valable également pour les fortes chaînes économiques, d’abord au niveau européen, mais aussi à l’échelle mondiale. Elles ont besoin d’un plan de relance concerté. 

Je suis persuadée que nous allons maîtriser cette pandémie si nous parvenons à rassembler les ressources et les idées, à agir de manière coordonnée et à rester optimistes. 

3 -  Il y a près d’un an se tenaient les élections européennes : quelles sont les avancées, au niveau des politiques de jeunesse par exemple, qui ont eu lieu ces onze derniers mois ?

Il est très difficile de faire un bilan aussi rapidement 6 mois seulement après que les nouveaux responsables européens ont entamé leur travail législatif.

On peut néanmoins noter qu’une augmentation des moyens accordés aux politiques de la jeunesse paraît très probable dans le cadre du nouveau budget 2021-2027. Et aussi qu’en mettant le « Pacte Vert européen » au sommet de leurs priorités pour le cycle politique 2019-2024, les dirigeants de l’UE démontrent leur souci de transmettre aux générations futures un continent et une planète où il fait bon vivre.

Le programme Erasmus+ – qui soutient depuis plus de 30 ans une éducation sans frontières et les échanges de jeunes – en est un exemple concret. Avant sa nomination comme présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen a annoncé au Parlement européen que la dotation budgétaire pour Erasmus+ allait être triplée au courant du prochain plan pluriannuel (2021-2027). Le Mouvement européen – Allemagne va observer attentivement – conjointement avec ses organisations membres – si cette promesse faite aux jeunes générations sera bien tenue. 

La mise en œuvre de la stratégie pour la jeunesse de l’UE (conclue fin 2018) se fait encore attendre. C’est bien dommage, car, au sein de nombreux États membres, des mouvements démocratiques de jeunes auto-organisés sont laissés dans l’incertitude. L’UE et l’ensemble des États membres doivent soutenir davantage les fédérations de jeunes organisées démocratiquement, car elles permettent de faire une expérience marquante des processus démocratiques et d’observer leur mise en pratique. La décision de nommer une coordinatrice ou un coordinateur européen pour la jeunesse – qui serait une ou un partenaire privilégié pour toutes les questions portant sur la jeunesse au sein de la Commission européenne – avait été évoquée dans la stratégie pour la jeunesse de l’UE. Un an et demi plus tard, elle n’a toujours pas été mise en œuvre.  

4 - Le 1er juillet 2020, l’Allemagne prendra la présidence de l'Union européenne. Alors que ce pays reste un interlocuteur privilégié de la France au sein de l’Europe, quelles seront les défis du couple franco-allemand pour les mois à venir ?

Il est bienvenu que l’Allemagne assume la présidence tournante du Conseil à un moment aussi instable et délicat et alors qu’il conviendra de tirer toutes les leçons européennes de la crise du COVID-19 en matière sanitaire, budgétaire, économique, environnementale, commerciale et géopolitique…

Je crois que la sagesse et l’expertise des autorités allemandes seront très bénéfiques dans un tel contexte, et qu’elles pourront avantageusement être combinées avec la clairvoyance et l’impatience affichées par les autorités françaises afin d’œuvrer à la définition de compromis permettant à l’UE de sortir de cette crise par le haut.

Comme aux temps de la déclaration Schuman, le défi du couple/moteur franco-allemand demeure de consentir aux efforts nécessaires en termes de dialogue et de compréhensions mutuels, en se défiant des stéréotypes mortifères et des anathèmes instinctifs - l’OFAJ a encore beaucoup de travail dans cette perspective !

Sans doute serait-il utile que la France soit un peu plus « allemande » en matière économique et budgétaire et que l’Allemagne soit un peu plus « française » en matière diplomatique et militaire... Sans doute est-il aussi nécessaire que nos deux pays s’entendent beaucoup mieux sur les nécessaires réformes de la zone euro et qu’ils en reviennent à une gestion beaucoup plus concertées et fluide de « l’espace Schengen » - ce sont deux de leurs plus beaux « bébés », qu’ils en prennent bien soin ! C’est ainsi que l’Allemagne et la France seront encore plus pleinement européens, et qu’ils œuvreront de concert au renforcement de l’UE qu’appellent la crise du COVID-19 et l’évolution du monde.

Je trouve que le terme de « cousins germains » – que j’ai entendu pour la première fois dans la bouche de mon collègue français Yves Bertoncini – qualifie parfaitement les relations franco-allemandes. Les deux pays sont très proches, mais il y a parfois au sein d’une même famille des intérêts et des sensibilités qui diffèrent. Je trouve que ces divergences doivent être évoquées de manière plus adulte et avec sincérité, quitte à provoquer des altercations. Elles doivent cependant être dépassées dans les situations délicates – comme le ferait une famille qui se serre les coudes. Sur de nombreux sujets, comme la politique de défense, le budget de l’UE ou la politique migratoire, les désaccords sont maquillés à grand renfort de pathos. Cela ralentit les processus et nuit au développement d’une relation de confiance.

La présidence allemande du Conseil de l’Union européen sera surtout consacrée aux conséquences économiques et sociales de la pandémie. Face à elles, une coopération étroite franco-allemande est indispensable. Peut-être que la gestion de la pandémie va permettre d’ouvrir ce « nouveau chapitre pour l’Europe », qui a été promis en 2018 dans le contrat de coalition du gouvernement allemand. Cela serait également une bonne nouvelle pour le gouvernement français.