1.  En quoi consiste exactement votre travail de Secrétaire générale pour la coopération franco-allemande?

Nathalie Loiseau : La fonction de Secrétaire générale pour la coopération franco-allemande (SGCFA) a été créée en 2003 à l’occasion du 40ème anniversaire du Traité de l’Elysée pour coordonner la préparation, la mise en œuvre et le suivi des décisions des Conseil des ministres franco-allemand. La France et l’Allemagne avaient alors décidé de renforcer leur coopération et de la mettre résolument au service d’une responsabilité commune pour l’Europe. Ainsi, une grande partie de mon travail est consacrée au rapprochement de nos deux pays dans les instances européennes. En travaillant ensemble, la France et l’Allemagne peuvent réussir à donner des impulsions importantes aux politiques européennes, comme l’a montré par exemple le processus de la révision de la directive sur le détachementdestravailleurs. Je suis donc en consultation permanente avec nos partenaires allemands et avec mon homologue allemand sur tous les dossiers européens. Un autre volet de ma fonction comme SGCFA est de promouvoir les échanges entre les sociétés civiles allemandes et françaises, par exemple en organisant des échanges entre think tanks, des échanges culturels ou encore des coopérations dans le domaine de la formation professionnelle. La coopération franco-allemande est particulièrement intense, notamment grâce à des initiatives citoyennes, ce dont je me réjouis.

Michael Roth : À vrai dire, j’essaie de faire en sorte que cette fonction devienne superflue. Nous souhaitons que nos deux pays coopèrent de la façon la plus étroite et la plus amicale possible. Et ceci, au sein d’une Europe unie. C’est pourquoi j’espère qu’un jour nous n’aurons plus besoin d’un secrétaire général pour la coopération franco-allemande.En attendant, ma mission consiste à coordonner le dialogue franco-allemand entre nos gouvernements : je participe à tous les Conseils des ministres franco-allemands, et avec mes homologues français, nous dialoguons régulièrement avec les parlementaires de nos deux pays. À l’échelle régionale, je promeus les grandes opportunités que nous offre la coopération transfrontalière :  nos régions frontalières peuvent  jouer un rôle de précurseur en Europe pour développer des solutions d’avenir, comme l’a montré la conférence de Hambach en avril 2017. Les écoles professionnelles de Kehl que nous avons récompensées avec le Prix De Gaulle-Adenauer 2017 pour leur engagement exceptionnel en faveur de la formation professionnelle transfrontalière sont un bel exemple du potentiel des initiatives locales.
Je m’implique aussi particulièrement dans la modernisation des relations entre nos deux pays, pour les dynamiser et favoriser de nouvelles initiatives. C’est pourquoi j’attache beaucoup d’importance aux échanges avec la jeune génération et tous ceux qui s’engagent en faveur de la coopération franco-allemande au sein de la société civile. Je rencontre un grand nombre de personnes motivées et pleines de créativités des deux côtés de la frontière : des étudiants des cursus franco-allemands, des militants d’ONG, des élèves, des enseignants, des volontaires qui s’investissent pour l’apprentissage de nos langues ou dans le cadre des quelques 2000 jumelages entre nos deux pays.Enfin et surtout, les secrétaires généraux pour la coopération franco-allemande, nous œuvrons ensemble pour renforcer l’Europe, par exemple dans le cadre du Triangle de Weimar, ou Lors de déplacements conjoints dans les Balkans occidentaux où nous affichons notre solidarité et notre soutien.

2.  Comment échangez-vous avec votre homologue ?

Nathalie Loiseau : Dès ma prise de fonction cet été, j’ai rendu une première visite à Michael Roth à Berlin. Nous avons immédiatement commencé à travailler ensemble pour la préparation du Conseil des ministres franco-allemand du 13 juillet. Depuis, nous nous réunissons régulièrement. Nous échangeons en marge des Conseils des Affaires Générales à Bruxelles, où nous représentons nos pays et discutons avec les autres partenaires européens des sujets les plus structurants du moment, comme par exemple le Brexit ou le respect de l’état de droit. Et nous pouvons aussi nous appuyer sur les échanges entre nos deux adjointes, car les deux SGCFAs sont assistés dans leur travail par des adjoints du pays partenaire. Cette organisation représente une preuve de confiance exceptionnelle : Michael Roth travaille avec une adjointe française et dans mon cabinet, il y a une diplomate allemande qui me conseille sur toutes les questions franco-allemandes et peut aussi me représenter.

Michael Roth : Pendant trois ans, j’ai travaillé très étroitement avec mon homologue et ami français, Harlem Désir. 
Avec Nathalie Loiseau, qui lui a succédé au mois de juin, nous avons décidé de poursuivre cette étroite coopération sans nous laisser décourager par les aléas de la formation du gouvernement en Allemagne. Plus que jamais, l’Europe a besoin aujourd’hui d’un moteur franco-allemand qui travaille. Nous coopérons à Bruxelles au sein du Conseil des affaires générales où nous dialoguons avec d’autres collègues européens. Au mois d’octobre par exemple, nous avons eu un échange trilatéral avec notre nouvel homologue roumain au sujet de l’état de droit et d’une union des valeurs.
En novembre, nous avons non seulement décerné le traditionnel Prix De Gaulle-Adenauer, mais aussi lancé un nouveau format franco-allemand : le Conseil franco-allemand de l’intégration, dont les membres se sont réunis pour la première fois à Berlin. L’Office franco-allemand pour la jeunesse participe lui aussi à ces deux dispositifs. Par ailleurs, pour nous assister dans notre travail et entretenir des contacts directs, nous pouvons compter sur nos excellentes adjointes. A mes côtés, il s’agit d’une diplomate du ministère français des Affaires étrangères tandis qu’à Paris, Nathalie Loiseau travaille avec une diplomate allemande.

3.  Quels enjeux d’avenir voyez-vous pour la coopération entre nos deux pays ?

Nathalie Loiseau : Les enjeux de notre coopération bilatérale sont essentiellement liés aux enjeux de la construction européenne. Nous sommes dans un moment crucial du projet européen. Alors que le Royaume-Uni s’apprête à quitter l’Union et que les Etats-Unis prennent leurs distances avec la coopération multilatérale, par exemple en matière de protection du climat, nous devons décider ensemble du visage de l’Union Européenne de demain. La France a fait des propositions concrètes que le Président de la République a présentées dans son discours à la Sorbonne le 26 septembre. Nous avons déjà réalisé, sur proposition franco-allemande, des progrès décisifs sur le plan européen : en matière de défense, avec le lancement d’une Coopération Structurée Permanente et d’un Fonds européen de défense, dans le domaine de l’éducation avec des engagements clairs pour le renforcement d’Erasmus, ou encore sur le plan de la culture, par exemple en défendant les droits d'auteur. Evidemment, il y a encore des dossiers à travailler pour approfondir l’Union européenne ! Nous devons, pour ne citer que deux sujets, réformer ensemble les réglementations sur l’asile ou encore nous accorder sur la façon de renforcer l’Union économique et monétaire. Mais il faut reconnaître que les gouvernements européens ont entamé un processus avec détermination et volontarisme pour avancer ensemble. Michael Roth et moi-même allons continuer à travailler pour que l’Europe de 2024 réponde mieux aux attentes de nos citoyens. C’est d’ailleurs dans cet esprit que nous lancerons, dès printemps 2018, en France mais aussi en Allemagne et dans d’autres pays européens, des consultations citoyennes sur l’avenir de l’Europe.

Michael Roth: Les relations franco-allemandes ont connu des changements importants au cours de ces dernières années. Les crises en Europe et à travers le monde nous confrontent à des défis majeurs : changement climatique, migrations, conflits armés, personnes déplacées, et en plein cœur de l’Europe, le Brexit ou encore à la montée en puissance des populistes et nationalistes. Il est nécessaire plus que jamais que la France et l’Allemagne agissent en partenaires étroits sur la scène européenne. Nous devons faire preuve d’une franchise et d’une détermination nouvelles pour chercher et appuyer des idées novatrices afin que la France et l’Allemagne puissent moderniser leurs relations et renforcer ensemble l’Europe. Cette Europe doit être plus sociale, plus juste et plus sûre et offrir une formation et des emplois aux jeunes, mais elle doit aussi défendre ses valeurs démocratiques, libérales et solidaires dans le monde. Emmanuel Macron a proposé de renouveler le fondement de nos relations et de compléter le Traité de l’Élysée dont nous célèbrerons les 55 ans ce 22 janvier. C’est une bonne occasion de redéfinir les instruments traditionnels de notre coopération afin que demain également, l’amitié franco-allemande ait suffisamment de force pour faire avancer l’Europe. La France a fait un premier pas, c’est donc maintenant aux Allemands de réagir, au bénéfice de l’Europe unie.

4.  Quelle relation particulière vous lie avec l’Allemagne ?

Nathalie Loiseau : J’ai connu l’Allemagne pendant mes études secondaires en y effectuant plusieurs séjours. L’Allemagne nous offre une profonde richesse qui m’a toujours attirée. C’est un pays si proche de nous, qui peut pourtant nous faire voyager très loin. Puis, au moment de la chute du mur, j’ai souvent visité Berlin et j’étais frappée par l’élan de liberté, pour ne pas dire libertaire, qui marquait les débuts des années 90. Il soufflait là un vent d’espoir, une fraicheur et une euphorie qui générait énormément d’énergie sans laquelle la réunification allemande qui est une partie importante de la construction européenne n’aurait pas pu avoir lieu. Dans mon engagement pour l’Europe, j’apprécie beaucoup mes partenaires allemands. Même si nous partons parfois de points de départs différents, ce sont des amis sur lesquels je peux compter et je sais que la construction européenne peut s’appuyer sur le couple franco-allemand.

Michael Roth : À l’école, j’ai étudié le latin et je n’ai fait qu’une année de français. C’est beaucoup trop peu et je le regrette aujourd’hui, raison pour laquelle j’encourage mes filleuls à apprendre le français. Cependant, il ne faut pas forcément connaître la langue pour avoir un lien particulier avec la France : plus de 11 millions d’Allemands visitent chaque année notre grand voisin outre-Rhin. La coopération entre nos deux pays est animée par les innombrables amitiés, amours, histoires et familles franco-allemandes. Quant à moi, je n’oublierai jamais mes vacances dans le sud de la France pour mes dix‑huit ans...