L'accord de coalition du nouveau gouvernement « feu tricolore » en Allemagne prévoit de renforcer le travail européen pour la jeunesse. Que peut-on espérer d’un tel renforcement sur le plan européen ?

Pascale Joannin : Le contrat de coalition allemand mentionne à plusieurs reprises l’importance de la jeunesse dans son action. En insistant sur le nécessaire accroissement du numérique, la coalition « feu tricolore » se saisit des préoccupations de la jeunesse dont le vote a majoritairement été dirigé vers le FDP et les Verts lors des élections du 26 septembre 2021. La coalition allemande souhaite également s’appuyer sur le droit de vote à 16 ans aux élections européennes pour renforcer le poids de la voix des jeunes au sein de l’Union. Plus spécifiquement, le traité de coalition spécifie vouloir agir en faveur du rapprochement des sociétés civiles par l’intermédiaire des Offices germano-polonais et franco-allemand pour la Jeunesse.

Plus largement, la coalition allemande – SPD, Verts, FDP – appelle à rapprocher les politiques d’éducation et de jeunesse au niveau européen. Au regard de l’influence de l’Allemagne au sein de l’Union, sa volonté de renforcer la coopération à l’échelle européenne en matière d’éducation pourrait encourager les autres États à faire de même. Jusqu’à présent, l’éducation et la jeunesse restent des domaines dans lesquels la compétence des États prévaut sur celle de l’Union qui n’a qu’un rôle d’appui. Cependant, le succès du programme Erasmus incite à considérer qu’une coopération plus approfondie entre les États membres et l’Union dans le domaine éducatif pourrait être positive. En ce sens, l’année 2022 a été placée sous le sigle de la jeunesse par la Commission européenne. L’organisation de la Conférence sur l’Avenir de l’Europe en témoigne et pourrait aboutir à de nouvelles initiatives en faveur des jeunes pour les impliquer et les intégrer davantage au processus de décision. Par ailleurs, dans son plan de relance NextGenerationEU, l’Union européenne a procédé à l’augmentation du budget du programme Erasmus+ (28 milliards € pour la période 2021-2027). Ce programme revêt une importance majeure. La promotion par l’Allemagne des échanges interculturels entre les jeunesses européennes représente une opportunité supplémentaire pour l’Union européenne d’œuvrer en faveur du rapprochement des peuples européens.

Marius Schlageter : Le travail de jeunesse européen est en grande partie mis en œuvre et géré par des associations et des fédérations. Elles assurent un rôle de relais et elles agissent indépendamment des services d’État. Leur mission est aussi d’aider les jeunes à se forger une opinion et à développer un esprit critique – en particulier dans les pays où les conditions politiques sont difficiles pour les acteurs de la société civile. Par conséquent, nous tenons à saluer les ambitions du nouveau gouvernement allemand et nous attendons de sa part un engagement concret en faveur du travail européen pour la jeunesse. En apportant une contribution décisive aux rencontres et aux activités pour les jeunes, les associations et les fédérations pour la jeunesse se placent depuis de nombreuses décennies au cœur des processus de réconciliation. Elles renforcent ainsi de manière décisive la construction européenne. En ce sens, le nouveau gouvernement allemand devrait s’engager pour le renforcement des organisations pour la jeunesse à l’échelle européenne. Le travail de jeunesse joue également un rôle essentiel pour les perspectives du Triangle de Weimar. Une politique européenne tournée vers l’avenir a besoin – en plus des relations bilatérales – d’un soutien accru aux coopérations multilatérales.

Cette année, le Triangle de Weimar fête ses 30 ans. Quel regard portez-vous sur cette période, qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué sur la coopération européenne entre la France, la Pologne et l’Allemagne?

Pascale Joannin : Le Triangle de Weimar regroupe deux États fondateurs de l’Union (France et Allemagne) et le plus grand État membre d’Europe centrale et orientale (Pologne). Depuis 30 ans, il traduit une coopération économique, territoriale et démographique entre ces trois pays – qui se sont, mutuellement combattus par le passé –, ce qui plaide en faveur d’une Europe plus forte et plus unie.

Le développement du partenariat entre les trois États du Triangle de Weimar, initié en 1991, répondait à la volonté de rapprocher la Pologne de l’Union européenne. Il s’agissait également d’opérer une réconciliation germano-polonaise sous les encouragements de la France.

Ce partenariat tripartite, au succès plus que mitigé, devrait être approfondi par la réalisation d’actes concrets de coopération. Dans le domaine de la défense par exemple, la Pologne pourrait être intégrée au projet franco-allemand de développement du char du futur. En somme, l’Allemagne, la France et la Pologne devraient définir des étapes concrètes à franchir ensemble, selon la méthode dite des petits pas pour réveiller ce partenariat qui semble parfois endormi et aux côtés inégaux. Pour s’incarner davantage, le Triangle de Weimar devrait également veiller à rapprocher les sociétés civiles et, plus spécifiquement, les jeunesses des trois États, en les amenant à se rencontrer régulièrement et à débattre. C’est l’ambition portée par l’Allemagne dans son traité de coalition lorsqu’elle indique vouloir renforcer l’amitié germano-polonaise par l’intermédiaire du Triangle de Weimar.

Marius Schlageter : Le Triangle de Weimar témoigne d’un processus de réconciliation qui est toujours en cours et d’une forme d’engagement pour un avenir européen commun. En tant que chef de groupe auprès de la Deutsche Pfadfinderschaft St Georg (DPSG), j’ai participé en 2017 à une rencontre trinationale avec des scouts de France, d’Allemagne et de Pologne qui était organisée à Bruxelles et soutenue par les Offices franco-allemand et germano-polonais pour la Jeunesse. Nous y avons formulé une vision commune pour l’avenir de l’Europe. Pour moi, la particularité de cette vision tenait au fait qu’elle dépassait le cadre national et qu’elle reflétait les réalités du quotidien de jeunes des trois pays du Triangle de Weimar. Cette expérience concrète m’a marqué jusqu’à aujourd’hui : lorsque les jeunes évoquent ensemble l’Europe, il y a rapidement une prise de conscience quant aux acquis liés à l’union et à la paix. Pour nous, l’Europe n’est plus un projet : c’est devenu une réalité quotidienne. Et c’est pourquoi la coopération au sein du Triangle de Weimar peut représenter une première étape dans les perspectives paneuropéennes et pour la concrétisation de visions communes !

Comment envisagez-vous l’avenir de cette coopération trinationale pour la jeunesse alors qu’un nouveau gouvernement se met en place en Allemagne et que la France par exemple vient de signer un traité franco-italien, le traité du Quirinal?

Pascale Joannin : La signature de nouveaux partenariats ne remet en aucun cas en cause les coopérations déjà existantes. Ces différents partenariats se complètent plus qu’ils ne se concurrencent. Ils visent en effet à aller vers la réalisation d’un projet européen toujours plus fédérateur. Néanmoins, il faut reconnaître que la signature du traité du Quirinal revêt une importance majeure puisqu’il s’agit seulement du deuxième traité bilatéral de cette nature signé par la France, après le traité de l’Élysée et celui d’Aix-la-Chapelle avec l’Allemagne.

L’avenir des coopérations pour la jeunesse est porteur d’espoir au regard des nombreuses initiatives mises en place au cours des dernières décennies. Il faut donc continuer à développer ces partenariats européens où la jeunesse se rencontre que ce soit dans le cadre du Triangle de Weimar, du traité du Quirinal, de l’Élysée ou du programme Erasmus+ puisque toutes ces initiatives ne sont pas antinomiques, mais complémentaires entre elles. Il faut désormais s’efforcer d’entretenir ces liens, à en créer de nouveaux et à élargir le nombre de bénéficiaires.

Marius Schlageter : Dans un contexte où les opinions nationalistes reviennent en force, les initiatives de coopération sont importantes. Elles renforcent la compréhension mutuelle, la confiance et les partenariats. Et en cela, la coopération bilatérale est irremplaçable. Mais en même temps, l’Europe représente toujours plus que les perspectives d’un petit nombre de pays. C’est la raison pour laquelle les formats de coopération qui prennent en compte un grand nombre d’actrices et d’acteurs devraient – et doivent – gagner en importance. Le travail de jeunesse européen et multilatéral permet d’approfondir les relations historiques. Il offre un cadre pour développer des formats de projet complémentaires et pour en ouvrir l’horizon. Par exemple, le travail multilatéral pour la jeunesse réalisé dans les Balkans occidentaux et dans les pays du Partenariat oriental montre comment des formats communs contribuent à la réconciliation et à la paix – une voie déjà empruntée par la France, l’Allemagne et la Pologne – et comment ces formats font un effet de levier.